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Quand les États s’en mêlent… être guinéen en France dans la deuxième moitié du XXe siècle

Le parcours de Fodé Kaba


Par
Elisabeth Jolys-Shimells conservatrice du patrimoine, cheffe du département des collections, en charge de la collection société au Musée national de l’histoire de l’immigration
Rubrique
Au musée : collections

La collection de société du Musée national de l’histoire de l’immigration (MNHI) conserve près d’une centaine de parcours de vie, associant objets, documents et témoignages de personnes concernées par les migrations vers la France. Son mode de constitution est intrinsèquement lié à l’histoire du musée qui, dès sa conception, a souhaité manifester une dimension participative réelle et affirmée, matérialisée par la Galerie des dons. L’ambition n’a pas été la représentativité ni l’exhaustivité, mais l’accueil des volontés individuelles en adéquation avec les exigences de la constitution d’un fonds patrimonial national.

L’Afrique est relativement présente, avec une quinzaine de parcours de vie, aux deux tiers issus du nord du continent. Le parcours de Fodé Kaba a été collecté récemment, il est le seul représentant de l’émigration guinéenne.

Une enfance guinéenne dans les années 1940

Fodé Kaba est né en Guinée, sur l’île de Coteyah, au nord de Conakry, autour de 1940. À sept ans, il entre à l’école. Pour s’y rendre, comme les autres jeunes de son village, il traverse en pirogue un bras de l’océan Atlantique pour se rendre sur le continent. Pendant les jours d’école, il est hébergé chez l’habitant, revenant passer ses week-ends sur l’île dans sa famille.

À partir du cours moyen, il est scolarisé à Conakry, hébergé par un oncle, où il demeure jusqu’à la fin du collège. À cette époque, les élèves guinéens admis au lycée se répartissent entre Abidjan et Dakar. C’est ainsi que Fodé Kaba entame ses études secondaires dans la capitale sénégalaise, avant de partir pour la France pour les poursuivre et d’intégrer la Sorbonne, où il suit le cursus de l’Institut d’étude du développement économique et social.

Une pénible arrivée en France

Le premier contact de Fodé Kaba avec l’Hexagone est rude. Lors de l’entretien accordé au musée le 23 janvier 2019, plus de cinquante ans après, il se souvient parfaitement de ce moment, entre crainte et douleur physique : « Donc on débarque à Marseille. En Afrique, on nous apprenait que c’était une ville dangereuse. Une ville de bandits. J’avais amené de la farine de blé écrasée avec du manioc que les parents m’avaient préparée et mis dans une boîte. J’ai vu le douanier enfoncer ses doigts pour voir s’il n’y avait pas de l’or ou des diamants dedans. Ça m’a complètement dégoûté. À la gare Saint-Charles de Marseille, je n’ai pas bougé parce que je savais que c’était une ville dangereuse. J’étais assis sur ma valise. On était arrivé le matin, je suis resté comme ça jusqu’au soir. J’avais une crise de paludisme et toutes mes dents bougeaient. Je ne pouvais pas manger, je ne buvais que de la limonade. »

Le soir de son arrivée, Fodé Kaba doit prendre le train pour Toulouse où des amis guinéens l’attendent. Mais une erreur d’aiguillage le contraint à arriver seul, dans la nuit. Il prend une chambre d’hôtel mais, déboussolé et frigorifié, il ne parvient pas à dormir. Au matin, il retrouve un ami qui l’emmène acheter des vêtements chauds et une paire de chaussures qui lui éreinte les pieds. Finalement, il trouve bon accueil dans la cité universitaire, au sein d’un groupe d’étudiants africains. « On se rencontrait entre Africains. On restait là-bas. Il y avait une forte communauté guinéenne qui parlait la même langue que moi. Donc c’était intéressant pour moi. Je suis resté là-bas longtemps, au moins un mois. »

Étranger sans bouger

Par la suite, Fodé Kaba intègre, comme pensionnaire, un lycée de Caen, où il se trouve en 1958, quand les Guinéens refusent par référendum d’intégrer la Communauté franco-africaine proposée par le général de Gaulle. La Guinée est la seule des colonies africaines de la France à choisir immédiatement l’indépendance. Devenu étranger sans bouger, d’un jour à l’autre, Fodé Kaba subit les conséquences matérielles mais aussi les réactions hostiles que suscite à l’époque ce qui est largement perçu en France comme un affront : « L’indépendance m’a trouvé à Caen. C’était en 1958. La Guinée avait dit non. Un épisode m’a frappé : j’ai rencontré dans un café un ancien professeur. Je suis allé lui dire bonjour et il me dit : “De quel pays êtes-vous déjà ?” Je lui dis : “De la Guinée.” Il m’a sorti : “Qu’est-ce que vous fichez là ? Nous, on vous accueille, vous venez ici, on vous donne une bonne soupe et vous nous foutez à la porte. Il faut partir chez vous.” Ça m’a terriblement choqué. Je me suis dit : “Mais il ne comprend rien ! On nous pose la question de savoir si on veut rester dans la communauté ou partir. On choisit mais on nous le reproche !” C’est le premier choc. Et puis ensuite, du jour au lendemain, on était plus français, on était étrangers. Ça nous posait énormément de problèmes parce que tous les papiers qu’on avait, établis par la République française, n’avaient plus aucune valeur. »

Témoin de ce changement de statut, la carte d’accès aux bénéfices des œuvres universitaires donnée par Fodé Kaba au musée porte la mention « dérogation ». Ce qui était un droit est soudainement devenu une largesse administrative.

Coïncidence, c’est justement au restaurant universitaire que Fodé Kaba rencontre sa future épouse, étudiante en psychologie. Après leur mariage en 1967, le couple donne naissance à une petite fille, Hana.

La tentative de retour

À cette époque en Guinée, la conquête de l’indépendance entraîne le départ des fonctionnaires français, qui laisse administrations, hôpitaux, écoles… en carence de moyens humains. La nouvelle nation est à construire et Fodé Kaba veut en être. L’enthousiasme qui accompagne l’installation de la famille Kaba en Guinée, en 1968, se heurte rapidement à une réalité hostile : « Les fonctionnaires qui étaient sur place n’entendaient pas être remplacés par des nouveaux venus. Ils étaient jaloux. Ils faisaient tout pour nous rendre la vie désagréable. » Le couple est la cible de délation politique, qui l’amène à craindre pour sa sécurité. En 1968, ils prennent la décision de retourner en France. Hana et sa mère, françaises, parviennent à prendre un avion pour Paris, sous un prétexte de vacances, mais Fodé, de nationalité guinéenne, est interdit de sortie. Il est ainsi contraint de passer par la Sierra Leone voisine, dont la frontière est poreuse, et de se munir de faux papiers : « Je me suis retrouvé en Sierra Leone, où j’ai acheté un passeport. Je l’ai acheté parce que la Sierra Leone et la Guinée c’est la même ethnie qui est divisée en deux. L’une sous la domination française, l’autre sous la domination anglaise. On parlait le même dialecte. J’ai trouvé facilement des gens en Sierra Leone qui m’ont aidé à me procurer un passeport me permettant de revenir en France. » Pour couvrir les frais du billet d’avion et du visa, ses beaux-parents lui envoient l’argent qui lui permet de quitter le continent.

« Je suis arrivé en France en 1968, j’ai retrouvé ma femme, ma fille, et mon fils qui venait de naître. On n’avait ni sécurité sociale ni rien. Il a fallu que je trouve un travail qui me permette d’avoir une couverture sociale. C’est ce que j’ai fait par l’intermédiaire d’amis. On m’a trouvé une place chez Lefranc, peinture et vernis, à Montreuil. » Très vite, Fodé Kaba demande sa naturalisation, qu’il obtient rapidement.

Le « deuxième voyage » de 1983

En 1983, il retourne en Guinée dans des circonstances particulières. À l’époque de son retour dans son pays natal, la famille Kaba s’est liée d’amitié avec un couple dont la femme est néerlandaise et le mari guinéen, également parents d’une petite fille. Pris dans des querelles politiques, il est fait prisonnier et elle est expulsée, car étrangère, sans possibilité d’emmener sa petite fille âgée de 3 ans. Celle-ci demeure à la garde d’une tante : son père est porté disparu, sa mère n’a pas de possibilité de revenir dans le pays. Celle-ci demande à Fodé Kaba de lui venir en aide, mais tant que la situation n’est pas stabilisée, il n’est pas possible pour lui d’intervenir.

Dans le contexte de la reprise des relations diplomatiques entre la France et la Guinée au début des années 1980, Fodé Kaba parvient à obtenir du consulat de Guinée en France un sauf-conduit qui lui permet de se rendre légalement en Guinée. « J’ai décidé d’y aller. J’ai demandé à la maman de cette fille de préparer tous ses papiers. Elle a préparé son passeport, sa carte d’identité, tous les papiers nécessaires, qu’elle m’a remis. Entre-temps, j’ai rencontré une femme guinéenne qui était de passage à Paris. Je lui ai demandé si elle pouvait m’aider à faire sortir cette fille. Elle m’a dit : “Je peux t’aider parce que pour le moment, il y a beaucoup de gens qui font sortir du pays les enfants qui sont au lycée et au collège parce que le niveau de l’enseignement est très bas, pour aller faire des études ailleurs.” »

Cette personne accueille Fodé Kaba à sa descente de l’avion, lui permet de passer les contrôles sans être questionné. Il se rend ensuite chez sa mère, lui ayant réservé la surprise de sa visite. Très vite, il rencontre Jacqueline, la jeune fille qu’il doit faire sortir du pays. Comme pour sa propre fuite, il organise et prend en charge le passage clandestin, risqué et coûteux, par la Sierra Leone. Après 15 ans, grâce à Fodé Kaba, Jacqueline retrouve sa mère au Suriname, via Amsterdam. De cet acte courageux et désintéressé, Fodé Kaba ne s’enorgueillit pas. Il a le sentiment d’avoir effectué pour ses amis ce qu’il aurait espéré qu’on fît pour sa famille, qui risquait alors la même dislocation.

Fodé Kaba retourne en France sans encombre, rejoignant la maison familiale de Clermont-de-l’Oise où il s’est installé avec sa femme et ses deux enfants, à la mort de sa belle-mère, pour venir en aide à son beau-père. Il y élève ses cinq enfants et y demeure jusqu’à son décès, en décembre 2019, quelques mois seulement après le témoignage offert au Musée national de l’histoire de l’immigration, qui détient avec honneur et gratitude une partie de la mémoire de ce destin singulier, émouvante illustration du mot « humanité ». Les collections nationales se sont enrichies d’un fonds précieux pour le MNHI car il présente un témoignage direct et très détaillé d’un étudiant africain en France au moment des indépendances, associé à des documents illustrant la problématique administrative des passages de frontières, centrale dans les questions migratoires.

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

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