Résistantes

Documentaire de Fatima Sissani (France, Suisse, Algérie, 2017).


Par
Mouloud Mimoun Journaliste
Rubrique
Chronique cinéma

[Texte intégral]

Malgré leurs 80 printemps et les atteintes de l’âge, elles demeurent encore belles, pugnaces et insoumises. Après des décennies de silence, Éveline Lavalette, fille de colons, Zoulikha Bekaddour, originaire de Tlemcen, ville d’histoire de l’Ouest algérien, et Alice Cherki, issue d’une famille judéo-berbère, se sont offertes à la caméra de Fatima Sissani, découverte en 2011 dans La Langue de Zahra, où la parole de sa propre mère charriait éloquence et poésie pour dire l’enfance bucolique, l’exil et la pauvreté.

Entremêlant leurs propos, ce passionnant documentaire explore les ressorts de leur prise de conscience et de leur engagement dans les rangs du Front de libération nationale (FLN) à l’aube de leurs 20 ans. Ce qui ressort avec pertinence du témoignage des trois moudjahidates, c’est plus la situation coloniale de l’Algérie que leur propre combat ou leur propre parcours de militantes, dont le dénominateur commun est l’incarcération dans les geôles de l’occupant. Éveline Lavalette, qui décédera à 86 ans, un an avant la fin du tournage, met en avant sa découverte de la proclamation du FLN du 1er novembre 1954 qu’elle a trouvée d’une grande justesse en termes d’arguments et de ton, notamment sa référence au fait que l’appel s’adressait à tous, sans distinction de race. Plus loin, Éveline fait lecture avec une émotion non feinte de la lettre de Zabana à sa mère ; Zabana qui fut le premier condamné à mort guillotiné. Elle évoque son action auprès de Benkhedda, second président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) après Ferhat Abbas.

D’Éveline Lavalette, Fatima Sissani nous dira "qu’elle ne plaisantait pas avec l’Histoire, l’engagement et la politique. Elle pouvait être intransigeante voire cassante lorsqu’elle n’était pas d’accord avec vous ou considérait que vous disiez des inepties. Mais son humour décapant, fin et tranchant comme une scie bien aiguisée apportait souvent à l’histoire qu’elle nous racontait la légèreté qui lui manquait… Elle se rendait compte, tout d’un coup, que son histoire pouvait intéresser et qu’il fallait peut-être la transmettre". Zoulikha Bekaddour est restée très proche d’Éveline Lavalette jusqu’à ses derniers jours, d’autant que Zoulikha a joué un rôle important au cours de la lutte en assistant Abane Ramdane et Larbi Ben M’Hidi, les deux figures emblématiques du Comité de coordination et d’exécution (CCE), l’organe dirigeant du FLN basé à Alger. Elle situe sa prise de conscience politique au moment de la grève étudiante de 1955, déjà soutenue à l’époque par André Mandouze et Maurice Audin.

Alice Cherki, elle, rappelle qu’elle est issue d’une communauté juive ou berbère judaïsée présente en Algérie depuis 2000 ans, sans parler des juifs d’Espagne arrivés sur le sol algérien après la chute de Grenade en 1492… Dans son témoignage très fourni, elle évoque les électrochocs subis et sa détention aux côtés d’une tenancière de maison close… la psychanalyse deviendra son métier… Avec Résistantes, Fatima Sissani réalise un remarquable travail de mémoire au féminin.

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019