Rocé (dir.), Par les damné.e.s de la terre. Des voix de lutte (1969-1988)

Paris, Hors cadres, 2018, CD : 20 €, vinyle : 30 €


Par
Marie Poinsot Rédactrice en chef de la revue
Rubrique
Champs libres : sons

[Texte intégral]

Paru en avant-première de l’exposition Paris-Londres, ce disque-livret est en soi un événement patrimonial sur l’immigration et les diasporas. Il rassemble des musiques, des chants et des extraits de discours issus d’une histoire oubliée, celle qui est « à la jonction des luttes de libération des pays d’origine, des luttes ouvrières, des exils ». Issu de la génération du rap, le coordinateur du projet, Rocé, est parti à la découverte de l’histoire des générations antérieures qui ont fait fusionner avec succès militantisme et musique. C’est tout un panthéon d’artistes et d’intellectuels, dont la moitié seulement vit encore, qui se fait de nouveau entendre, issu d’un vaste un territoire allant de la Nouvelle-Calédonie, en passant par la Caraïbe, l’Afrique, l’Asie jusqu’à l’Europe et l’Amérique du Nord, sans oublier les usines en grèves de Renault-Billancourt ou les foyers de travailleurs immigrés de la banlieue parisienne. Rocé explique qu’il lui a fallu retrouver les vinyles disparus du marché, chez les disquaires et sur Internet, pour proposer une première collection de 24 artistes dont les biographies ont été reconstituées. Certains partenaires, comme le Centre culturel Tjibaou en Nouvelle-Calédonie ou Radio TV du Burkina Faso, ont facilité les autorisations de reproduction, sinon cette anthologie est le résultat d’un investissement très personnel qui « cristallise une époque où les luttes bâtissaient des fraternités, des affirmations, de la dignité, des liens entre les peuples opprimés et des convergences que l’Histoire des livres scolaires ne dit pas ».

Dans sa note d’intention, Rocé évoque les raisons qui l’ont conduit à entreprendre cette redécouverte des trésors d’hier, non transmis aux générations d’après. Il pointe la nécessité de réagir face au contexte « d’individualisme, de fermeture sur soi, du court terme », et de lutter contre le racisme quotidien, les discriminations et les violences qui ciblent les populations immigrées. Il invoque aussi les questions identitaires, notamment celles des jeunes générations qui ne peuvent se forger un futur qu’à partir du moment où elles reçoivent en héritage « le poids d’une lourde mémoire », celle des luttes de leurs parents dont les artistes des années 1960 à 1990 ont été les « porte-parole », transformant en sons leurs revendications et leurs espoirs à travers des registres musicaux et poétiques très divers. En reprenant une citation de Jacques Rancière : « Voir ce qui n’avait pas lieu d’être vu, faire entendre comme discours ce qui n’était entendu que comme bruit », Rocé nous rappelle que les mobilisations du présent ont besoin de se nourrir et de s’enrichir de cette « poésie de l’urgence, la poésie à fleur de peau, engagée malgré elle parce que le contexte ne lui donne pas le choix ». « La poésie des damné.e.s de la terre » fabriquée dans la langue française prend racine dans les luttes du passé dans l’Hexagone, dans l’Outre-mer, mais aussi dans les anciennes colonies qui ont acquis leur indépendance à cette époque. Avec cette belle formule – » le présent se débrouille mieux lorsqu’il y a de la mémoire » –, Rocé souligne l’importance vitale de diffuser ces ressources où le militantisme, l’artistique et le culturel se conjuguaient en d’utiles « modes d’emploi d’auto-défense ». Il nous invite à faire un usage stratégique de ces rythmes et de ces textes dans l’invention de nouvelles méthodes d’action commune.

Deux historiens, Naïma Yahi et Amzat Boukari-Yabara, spécialistes de l’histoire des diasporas et des populations subalternes, ont écrit les biographies des artistes, les textes sur les contextes de l’époque, les descriptions des luttes et de leur devenir. Tous ces textes sont illustrés par les pochettes de disque des morceaux sélectionnés, complétées par des photographies, des pamphlets, et autres archives personnelles ou collectives. Non seulement, cette compilation de musiques est un acte militant précieux, mais il est aussi un objet rare et sensible. L’ordre de présentation de ces musiques suit la logique de l’écoute, en ménageant des moments de respiration entre les morceaux et en jouant sur les résonances et les liens entre les contenus. C’est une histoire racontée à travers la musique, sans préoccupation d’ordre chronologique ou géographique. Juste un parti pris artistique de vitalité et de plaisir. Elle accompagne d’une exposition itinérante actuellement présentée à Paris au Point éphémère et qui peut encore se déployer sur d’autres lieux d’accueil.

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019