Rouge

Film de Farid Bentoumi (France, Belgique, 2020)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Rouge est le second long-métrage de Farid Bentoumi. Après Good Luck Algeria, une comédie sociale inspirée de la participation de son frère aux Jeux olympiques d’hiver 2016 pour l’Algérie, avec déjà dans le rôle principal Sami Bouajila, son acteur fétiche, Farid Bentoumi change complètement d’univers et de lieu, optant pour le monde de l’entreprise au détriment du sport.

Nour (Zita Hanrot) vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père Slimane (Sami Bouajila), délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours.

Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste, Emma (Céline Sallette), mène une enquête sur la gestion des déchets. Au fur et à mesure de leur pérégrination, les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, dissimule bien des secrets. Entre mensonges sur les rejets polluants, des dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour devra choisir entre se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité. Farid Bentoumi mène avec maîtrise son récit où les rebondissements sont nombreux pour atteindre un dénouement pas forcément attendu.

L’auteur s’est d’abord penché sur le milieu des éboueurs, puis l’histoire de l’usine de Gardanne qui rejette ses déchets toxiques dans la Méditerranée, les fameuses boues rouges. Le gouvernement et la préfecture leur demandent d’arrêter de polluer la mer, mais l’usine, c’est cinq cents emplois à la clé, et ce n’est pas rien dans cette ville marquée par un chômage endémique…

Après une enquête approfondie, le réalisateur transpose son histoire dans ce type d’usine qui existe ailleurs dans le monde. Ainsi, Rouge n’est pas un documentaire, c’est une fiction librement inspirée de faits réels. La crédibilité du récit et des situations repose beaucoup sur le vécu de Farid Bentoumi, issu d’un milieu populaire et ouvrier dans lequel il a connu grèves et blocages d’usine avec son propre père, délégué syndical, et sa mère syndicaliste dans l’enseignement : « Les usines qui polluent, qui ferment, les ouvriers qui doivent déménager du jour au lendemain, le chômage, les 3/8, on a vécu tout ça… Mon père est parti à la retraite suite à un accident du travail, certains de ses amis sont morts à cause de l’amiante. Je n’ai pas fait Rouge en enquêtant de loin sur la condition ouvrière, c’est du vécu ! »

Cette part autobiographique et la connaissance pointue qu’il a du milieu donnent force et crédibilité au récit avec un casting de qualité où domine le duo Zita Hanrot-Sami Bouajila.

Ce dernier est un personnage on ne peut plus intéressant parce que son épaisseur psychologique est complexe, à la fois un homme sympathique, mais qui commet aussi des actions répréhensibles, ce qui provoque une ambiance et des conflits en chaîne dans l’usine. En effet, Slimane croit se battre pour ses collègues, pour sa ville, alors qu’il subit en fait ce que lui dicte l’usine. « Dans mes films, indique le cinéaste, il n’y a jamais de “méchants” ou de “gentils” tout d’un bloc, seulement des personnages qui ont chacun leurs raisons. »

La relation père-fille entre Slimane et Nour est certes très belle mais pleine de complexité et de contradictions. Nour était partie travailler comme infirmière dans une autre ville où elle a involontairement causé la mort d’une patiente… et quand elle revient dans sa famille, elle en est profondément marquée. Et si elle est devenue adulte entre-temps, son père la voit toujours comme sa petite fille. Slimane ne la comprend pas toujours, il lui répète d’ailleurs : « Tu ne comprends pas… » Or Nour comprend très bien. Elle respecte beaucoup son père pour son travail, son rôle de syndicaliste, mais elle se rend compte aussi qu’il a un aspect plus sombre. C’est très dur de voir que son père est lâche, même s’il l’est malgré lui et ne veut pas se l’avouer… Il finira par basculer du côté de sa fille et par agir. Quand Slimane dit : « Nous, on n’avait pas la parole… », cette phrase résume bien sa situation et sa vie.

Farid Bentoumi explique : « C’est difficile d’être délégué syndical, on donne son énergie pour les autres travailleurs, on s’engage pour défendre son emploi et donc son entreprise, mais on est sans cesse menacé. On ne peut pas être viré mais on peut être placardisé. Et c’est encore plus difficile pour un immigré. Ça n’a pas été facile pour mon père parce qu’il était arabe, qu’il a subi le racisme à tous les niveaux et qu’il n’avait pas forcément une bonne maîtrise de la langue ou l’instruction nécessaire… »

Un film vibrant et engagé, bien ancré dans notre époque.

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021