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Film documentaire de Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino (France, 2021)


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Champs libres : films

Elles se prénomment Weronika, Karolina, Anastasia, Léonora, Bronislawa… ou encore Sofia. Le documentaire didactique de Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino, consacré aux domestiques polonaises des campagnes de la région Centre dans les années 1920-1930, redonne vie à ces jeunes Polonaises, en montrant leur existence faite de déracinement, de servitudes et de souffrances.

Ce film s’appuie sur des archives. Il reprend quelques-unes des lettres écrites par ces jeunes Polonaises à la ferme et les illustre avec des portraits issus d’un corpus photographique contemporain, celui de Louis Clergeau. Il utilise aussi quelques séquences actuelles de bâtiments et d’exploitations agricoles, lesquelles semblent désertées par leurs habitants (sauf quelques vaches), comme si ces quelque 600 migrantes hantaient les lieux.

Les lettres ont été sélectionnées dans un fonds de 1 300 lettres conservées aux Archives départementales d’Indre-et-Loire. Ces missives, ici lues en polonais et traduites en français, ont été adressées en polonais à Julie Duval, inspectrice du Comité d’aide et de protection aux femmes étrangères employées dans l’agriculture. Julie Duval, de son vrai nom Julia Lachowicz, une intellectuelle polonaise mariée à un Français, est une sorte d’assistante sociale qui reçoit les « suppliques » de ces immigrées polonaises auxquelles elle essaie d’apporter aide et remédiations. Dans le film, le personnage est incarné par deux actrices, Marie-France Argentino et Sandrine Attard (pour la voix).

En 2015, une équipe pluridisciplinaire d’universitaires a analysé ces correspondances. Ainsi, Maryla Laurent (poloniste), Janine Ponty (historienne) et Sylvie Aprile (historienne), aidées des polonistes Elbieta Latka et Monika Salmon-Siama, publient Polonaises aux champs. Lettres de femmes immigrées dans les campagnes françaises (1930-1955) aux éditions Le Rocher de Calliope. Certaines de ces autrices interviennent au fil du documentaire, ainsi que l’archiviste Linda Férin.

L’autre source, celle des clichés de Louis Clergeau (1877-1964), puise aux archives départementales du Loir-et-Cher. Cet horloger bijoutier de Pontlevoy, qui a photographié plus de 10 000 plaques entre 1902 et 1936, a fixé pour l’éternité le visage de ces Polonaises des campagnes et des fermes. Louis Clergeau constitue donc une mine ethnographique. En 2008, une partie de ses clichés ont été exposés à Blois, puis publiés sous le titre Les chemins photographiques d’un horloger. Louis Clergeau, 1902-1936 par les Archives et la Maison du Loir-et-Cher.

Le film documentaire réalisé par Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino a su tirer le meilleur parti de ces archives et l’a adossé à un récit illustré et animé, contextualisé par des séquences d’actualité ou de propagande des années 1930 (françaises et polonaises).

Le résultat produit une mise en scène et une mise en son fondée sur la parole des impétrantes et celle de Julie Duval, l’inspectrice. Ainsi rendent-ils compte de toute la rudesse des conditions de vie de ces femmes employées comme vachères et/ou bonnes de ferme. Certes, les courriers concernent surtout des situations très problématiques, mais leur nombre vaut témoignage de réelles difficultés de vie. En contrepoint, quelques courriers émanent d’une patronne ou d’un fermier mécontents de leur recrue polonaise.

Ces jeunes femmes, presque toutes célibataires, ne parlent pas ou peu le français. Elles racontent en polonais leur labeur quotidien fait de solitude, de froid, de mains douloureuses à force de travailler, de tâches démultipliées par leurs patron.ne.s, de pleurs en cachette… On y découvre les relations conflictuelles avec les exploitant.e.s et leur personnel : insultes, coups, humiliations… Les plaintes à propos de salaires non versés et les brimades sont récurrentes. La violence des relations sexuelles apparaît aussi et le désarroi des grossesses non voulues est poignant.

C’est donc un volet inédit de l’immigration étrangère en France dans l’entre-deux-guerres que ce documentaire met en relief : celle des Polonaises dans les fermes du Val de Loire. Mais il offre aussi une réflexion et une leçon sur l’immigration actuelle qui renvoie à l’universalité du phénomène et à la place du genre dans cette question. Des femmes migrantes, hier comme aujourd’hui, qui sont toujours doublement victimes : de leur statut de migrantes exploitables et de leur condition de femme.

Article issu de

L'enfance en exil

Dossier : jeunes en exil

N°1333 avril-juin 2021

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