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Sœurs

Film de Yamina Benguigui (France, 2020)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Après avoir longuement exploré la fibre documentaire, Yamina Benguigi s’est orientée vers la fiction en puisant abondamment dans son vécu familial. Après un premier long-métrage, Inch’Allah dimanche, qui avait pour cadre la ville de Saint-Quentin dans l’Aisne, Yamina Benguigui s’est replongée dans son milieu familial pour signer un second film, Sœurs, qui reprend les péripéties familiales là où elles en étaient restées avec Inch’Allah dimanche. Le film remonte plus loin dans le passé parental et traite un présent qui recoupe le mouvement populaire du Hirak en Algérie, démarré le 22 février 2019.

Si l’on pense aux Trois sœurs de Tchékov – car ici elles sont également trois –, on en est toutefois assez loin quant à l’intrigue et à une dramaturgie qui se développent dans une époque où l’arrière-plan épouse la problématique de la double culture franco-algérienne.

Quant à l’origine de Sœurs, le déclic s’est opéré lorsque la dimension d’auteur de Yamina Benguigui s’est éveillée avec l’annonce de l’hospitalisation de son père dans un état grave. Dans une note d’intention, elle explique que la fratrie a grandi dans un no man’s land qui n’était ni la France, ni l’Algérie, à l’ombre d’un père combattant anonyme d’une guerre qu’il poursuivait malgré l’indépendance, pour que femme et enfants en France deviennent à tout prix des patriotes algériens. Aussi, Sœurs ne va cesser d’entrecroiser conflits et antagonismes consubstantiels à deux cultures qui tantôt s’accordent et tantôt s’affrontent, parfois même avec violence.

Yamina Benguigi souligne que « les mères de l’immigration se sont aussi battues pour avoir leur place, et dans leur désir d’émancipation elles ont dû souvent faire face au désespoir et à la violence des pères, et pour certains même, au kidnapping brutal de leurs enfants ». C’est d’ailleurs le point de départ du récit, celui qui voit les trois grandes sœurs, Zorah (Isabelle Adjani), Djamila (Rachida Brakni) et Norah (Maïwenn), s’activer depuis trente ans dans l’espoir de retrouver leur frère Redha, enlevé encore enfant par leur père et caché en Algérie. Apprenant que celui-ci est mourant, elles décident de partir là-bas ensemble avec la bénédiction d’une mère (Fettouma Ousliha) dont le chagrin ne s’est jamais effacé. Elles ont l’espoir chevillé au corps que le père mourant leur révélera où se trouve leur frère. L’intérêt et la richesse du propos du film reposent en grande partie sur l’écriture cinématographique qui recourt à la technique des flash-backs, laquelle se révèle d’une grande efficacité narrative.

Zorah, l’aînée, femme de théâtre, monte une pièce autobiographique où sa fille de 22 ans (Hafsia Herzi) joue le rôle de la mère, et trois enfants jouent les trois sœurs. Et ce au grand dam de Djamila et Nora, toutes deux adultes, qui ne veulent pas voir leur histoire familiale projetée dans l’espace public. « Je ne veux pas voir de l’autofiction sur ce qui m’a détruite ! », clame Norah. Djamila s’est lancée en politique et elle est maire d’une commune de France. Quant à Norah, la plus jeune, au profil de révoltée, elle souffre d’un délire schizophrénique qui provoque de violents conflits verbaux, notamment avec sa sœur Djamila (scène étonnante dans l’ascenseur de l’hôpital à Alger). Concernant la figure du père (Rachid Djaïdani), on ne sait, compte tenu des scènes du passé, s’il est un héros ou un salaud.

En Algérie, les trois sœurs sont prises en charge par une cousine, Soumaya (surprenante Faïza Guene, écrivaine dans la vie). Elle va les mettre en relation avec un aréopage de jeunes gens impliqués dans le Hirak dont elles se rapprocheront dans la séquence finale.

Évidemment, les événements personnels en Algérie ne vont pas se dérouler comme prévu. Elles apprennent que le père est décédé et qu’il sera inhumé à Tizi Ouzou en Kabylie, anéantissant tous les espoirs de retrouver un jour ce frère Redha disparu il y a trente ans.

Le casting se révèle d’une grande cohérence quant au choix des comédiens : Isabelle Adjani prête son talent et ses traits à une Zohra figure tutélaire de la fratrie, qu’on sent concernée par un sujet qui la renvoie à ses propres origines. Rachida Brakni, Djamila, incarne avec forte présence la cadette au caractère bien trempé qui oscille, avec Nohra, entre amour et affrontement. Maïwenn (Nohra) confirme ici qu’elle est une comédienne d’instinct donnant force et épaisseur à son personnage et d’une véracité telle qu’on peut qualifier Sœurs de l’un de ses meilleurs rôles au cinéma jusqu’à présent. Le cinéaste comédien Rachid Djaïdani, qui interprète le père avec conviction à différents âges, passe de la violence paternelle à la douceur avec les gamines qui jouent les trois sœurs enfants. Quant à Fettouma Ousliha, elle habite fortement le personnage de la mère blessée. « Il a volé mon fils ! » s’écrie-t-elle dans une belle scène.

Avec Sœurs, Yamina Benguigui signe un film très abouti où elle a su insuffler une force dramatique telle que le spectateur est emporté dans un récit où la tourmente la dispute à l’émotion, grâce aussi aux chansons de Souad Massi et d’Idir qui distillent des moments de calme poétique, et à la musique originale d’Amir Bouhafa.

Film intense dont on attend avec impatience, à l’heure où s’écrit ce texte, la sortie dans les salles de cinéma…

Article issu de

L'enfance en exil

Dossier : jeunes en exil

N°1333 avril-juin 2021

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