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Un abécédaire sur la littérature africaine de l'exil


Par
Mustapha Harzoune Journaliste
Rubrique
Au musée : littérature

À partir des chroniques rédigées depuis 2005 au fil des années, cette présentation suit l'ordre alphabétique des auteurs ou des titres de roman ou d'essai pour dresser un premier panorama de la littérature africaine de langue française sur les migrations et l'exil.

A

Aminata Aidara, Je suis quelqu’un, Gallimard, « Continents noirs », 2018, 368 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1324, 2019).

Italo-sénégalaise née en 1984, Aminata Aidara est docteure en littérature. Son sujet de recherche portait sur « Exister à bout de plume, la littérature des jeunes générations françaises issues de l’immigration au prisme de l’anthropologie littéraire ». En 2014, elle publie La ragazza dal cuore di carta (en français La Fille au cœur du papier, Macchione editore), un recueil de nouvelles qui reçoit le Prix Premio Chiara Inediti. Je suis quelqu’un, sorti en 2018, est son premier roman. Le titre comme le roman affirme l’existence et le droit à l’émancipation du « Je » : entre africanité, francité et autre secret de famille, ou comment l’individu peut émerger, s’extraire des carcans du collectif.

B

Luc Bassong, Comment immigrer en France en 20 leçons, éd. Max Milo, 2006, 188 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1261, 2006).

Franco-camerounais né à Paris, Luc Bassong, qui vit à cheval entre Paris et Londres, est pour l’heure l’auteur de ce seul roman, Comment immigrer en France en 20 leçons, paru en 2006 chez Max Milo. Un millefeuille littéraire original et léger où les couches de feuilleté et de crème sont constituées d’un double récit livré en alternance sous la forme d’une vingtaine de « leçons » et autant d’« exercices ». Ou comment faire le tour des illusions et désillusions migratoires sur un mode pédagogique et alerte. Sans indigestion.

C

Brian Chikwava, Harare Nord, éd. Zoé, 2011, 272 p.

Né en 1971 à Victoria Falls, Brian Chikwava est originaire du Zimbabwe. Il vit à Londres depuis 2004.

Après avoir obtenu le Caine Prize en 2004 pour un premier recueil de nouvelles Seventh Street Alchemy, Harare North, son premier roman, paraît en 2009. « Harare Nord » n’est pas au Zimbabwe, mais à Londres. Il constitue le « QG », le quartier des Afro-Caribéens de Brixton. Ce premier roman est une chronique du quotidien de celles et ceux que l’on appelle des « sans-papiers ». Il est aussi l’invention d’une langue, la restitution du vernaculaire d’une immigration où la langue anglaise se mêle au « broken english » des migrants, aux mots et aux expressions venus du lointain zimbabwéen et caribéen.

D

Ousmane Diarra, La route des clameurs, Gallimard, « Continents noirs », 2014, 192 p.

(Voir https://www.histoire-immigration.fr).

Nouvelliste, romancier, poète, auteur de livres pour enfants, conteur…, Ousmane Diarra est né en 1960 à Bassala, en pays Bambara au Mali. Son premier roman (Vieux lézard, Gallimard, 2006) remporte trois prix : le Prix Ahmadou Kourouma de Genève, le Prix RFO et le Prix du Prince Pierre de Monaco.

Après Pagne de femme (Gallimard, 2007), La route des clameurs est son troisième roman. Il y raconte un pays gangrené par l’islamisme, le djihad à la sauce africaine, la mondialisation des économies de la mort. Une façon de décentrer les regards sur des réalités – et des malheurs – planétaires.

E

Gaston-Paul Effa, Rendez-vous avec l’heure qui blesse, Gallimard, « Continents noirs », 2015, 208 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1309, 2015).

Philosophe, romancier, poète et essayiste, Gaston-Paul Effa est né au Cameroun à Yaoundé en 1965. Il est professeur de philosophie en Lorraine. Il est l’auteur d’une dizaine de romans dont Tout ce bleu (Grasset 1995) et (Grasset 1998) qui a obtenu le Prix Erckmann-Chatrian et le Grand prix littéraire de l’Afrique Noire 1998. Rendez-vous avec l’heure qui blesse (Gallimard, 2015) raconte l’histoire de Raphaël Élizé, né le 4 février 1891 au Lamentin (Martinique) et mort le 9 février 1945 à Buchenwald. Élu maire de Sablé-sur-Sarthe en 1929, révoqué en 1940, il est le premier « maire de couleur » de la France métropolitaine. Gaston-Paul Effa offre ici l’occasion de revenir sur une histoire oubliée, douloureuse souvent. Une histoire collective jalonnée de personnalités de premier plan comme Jean-Baptiste Belley – député à la Convention (1793-1795) et membre du Conseil des Cinq-Cents (1795-1797) – , Severiano de Heredia (président du Conseil municipal de Paris en 1879, député puis ministre), Paul Lafargue (député du Nord en 1891), Blaise Diagne (député à partir de 1914, sous-secrétaire d’État aux colonies et premier ministre noir en 1931), Hégésippe Jean Légitimus (député de Guyane en 1898, surnommé le « Jaurès noir » ), Gaston Monnerville (député de Guyane à partir de 1932, puis membre du Conseil constitutionnel de la VRépublique)…

F

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 232 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1327, 2019).

« Mon père est noir, ma mère est blanche. Je suis fondamentalement hybride et différent. Au-delà des limites de l’atoll, qui en un clin d’œil s’évanouissent, le monde entier m’attend. » Le Tchad fera de l’enfant un adulte « relié à tous les souffles du monde » écrit Michaël Ferrier dans Scrabble. Dans Sympathie pour le fantôme (Gallimard, 2010, Prix de la Porte Dorée, 2011), Michaël Ferrier s’appliquait à sortir l’histoire nationale des « cales » d’un récit officiel où l’immigré – et l’esclave – est effacé. Ici, il fait l’éloge du métissage et de l’ouverture au monde, ou comment une enfance africaine peut être à l’origine d’une œuvre et d’une vie d’homme. Grand-mère indienne, grand-père mauricien, naissance en Alsace, enfance malouine et africaine (Tchad notamment, mais aussi Madagascar et la Réunion), études à Paris, professeur à Tokyo… Michaël Ferrier est sans doute un adulte fidèle à l’enfant qu’il était.

G

Gauz, Debout-Payé, Le nouvel Attila, 2014, 192 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1310, 2015).

Gauz est le pseudo choisi par Armand Patrick Gbaka-Brédé, né à Abidjan en 1971, d’un père enseignant, ex-député socialiste et d’une mère infirmière et communiste. Photographe, scénariste, Debout-Payé est son premier et très remarqué roman, plusieurs fois primé : Prix des libraires Gibert Joseph 2014, Meilleur premier roman français de l’année 2014 au classement annuel des Meilleurs livres de l’année du magazine Lire, Grand Prix Kaïlcedra des lycées et collèges, à Abidjan… En entrebâillant la porte sur l’un des nouveaux visages du Paris mondialisé, celui des vigiles noirs, Debout-Payé est un roman-miroir qui, en montrant les marges, reflète le centre, qui, en invitant à découvrir le quotidien d’hommes et de femmes trop souvent invisibles, traduit, aussi, un peu de ce que nous sommes tous, collectivement. Gauz, c’est une phrase et une forme renouvelée. Ce qu’il va réitérer magistralement dans Camarade Papa (Le nouvel Attila, 2018). Une œuvre capable de faire vaciller les plus solides architectures mentales.

I

In Koli Jean Bofane, La Belle de Casa, Actes Sud, 2018, 208 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1325, 2019).

« Ichrak metet ! », ainsi s’ouvre le roman. « Ichrak est morte ! » ainsi s’ouvre une enquête à Derb Taliane, quartier populaire de Casablanca, un quartier connecté au monde, agité de magouilles et de débrouilles où a échoué une communauté noire victime de précarité mais aussi de racisme. « J’habite Bruxelles dit l’auteur, où réside une importante communauté marocaine. On vit ensemble, on a grandi ensemble. Ce sont des gens dont je suis très proche. Ce sont aussi des Africains, même s’ils s’imaginent parfois venir d’ailleurs » (Jeune Afrique, le 28 août 2018).

In Koli Jean Bofane est né en 1954 à Mbandaka en République démocratique du Congo. En 1993, il quitte son pays et s’installe en Belgique. Après Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (Gallimard Jeunesse 1996), paraît son premier roman, Mathématiques congolaises (Actes Sud, 2008) suivi de Congo Inc. (Actes Sud, 2014).

K

Fabienne Kanor, Faire l’aventure, JC Lattès, 2014, 364 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1306, 2014).

D’origine martiniquaise, Fabienne Kanor est née à Orléans en 1970. Après des études à Orléans, Tours, Paris, puis Bâton Rouge en Louisiane, elle enseigne aujourd’hui la littérature et le cinéma à Penn State University. En 2003, elle publie son premier roman D’eaux douces (Gallimard), suivi notamment de Humus (Gallimard, 2006), d’Anticorps (Gallimard, 2009) et de Faire l’aventure (JC Lattès, 2013), gratifié du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde. Faire l’aventure est un roman sur le « traquenard » que représente l’appel de la mer, ce « mur qui grimpe au ciel », un roman qui bat au rythme des ambiguïtés partagées du rapport à l’Autre quand des corps, noirs et blancs, s’entrelacent, ou quand la chair porte l’héritage franco-africain comme un fardeau.

L

Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto, Gallimard, « Continents noirs », 2012, 272 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1294, 2011).

Henri Lopes est né en 1937 dans l’actuelle Kinshasa en République démocratique du Congo. Après des études en France, il occupera plusieurs métiers et fonctions au Congo : professeur d’histoire, directeur de l’Enseignement, ministre de l’Éducation nationale, des Affaires étrangères, des Finances et même Premier ministre avant d’être nommé, de 1998 à 2016, ambassadeur en France.

Ces tâches n’empêcheront pas Henri Lopes de se consacrer à la littérature. En 1971, sort un premier recueil de nouvelles, Tribaliques, suivi en 1976 d’un premier roman, La Nouvelle romance. Depuis, Henri Lopès a publié pas moins de onze livres, dont huit romans. En 2012 paraît Un enfant de Poto-Poto (Prix de la Porte Dorée), où il fait non seulement l’éloge du métissage – comme un état de fait – mais il en prédit l’extension au point que « les “pur-sang” n’oseront plus se vanter de ce qui deviendra une tare ». De quoi affoler les gardiens de l’ordre identitaire.

M

Alain Mabanckou, Verre cassé, éd. du Seuil, 2005, 208 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1256, 2005).

Alain Mabanckou est né à Pointe-Noire en 1966. Il débarque en France à 22 ans avec dans sa valise déjà quelques écrits et poèmes. En 1998, il publie son premier roman Bleu-Blanc-Rouge (Présence africaine), pour lequel il reçoit le Grand Prix littéraire d’Afrique noire. Premier roman d’une longue série et premier succès appelé à se renouveler. Professeur à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) depuis 2006, il est élu comme professeur invité au Collège de France pour l’année universitaire 2015-2016. Sa leçon inaugurale portera sur « Lettres noires : des ténèbres à la lumière ».

Alain Mabanckou est un auteur prolixe : après Bleu-Blanc-Rouge en 1998, paraissent Les petits-fils nègres de Vercingétorix (Le serpent à plumes, 2002), Verre cassé (Seuil, 2005), Mémoires de porc-épic (Seuil, Prix Renaudot 2006), Black Bazar (Seuil, 2009), Demain j’aurai vingt ans (Gallimard, 2010)… Autant de romans (et d’autres parus après) gratifiés de nombreux prix et des meilleures ventes. Mabanckou est un écrivain couronné et populaire.

Verre cassé est un roman souvent hilarant qui dispense et applique à merveille une leçon : « la langue française n’est pas un long fleuve tranquille, [mais] plutôt un fleuve à détourner ».

N

Patrice Nganang, Empreintes de crabe, JC Lattès, 2018, 400 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1324, 2019).

Patrice Nganang est né en 1970 à Yaoundé au Cameroun. Universitaire, il enseigne aux États-Unis.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, recueils de poésie et de nouvelles, mais surtout de plusieurs essais et romans dont, en 2001, Temps de chien. En décembre 2017, à l’aéroport de Douala, juste avant d’embarquer, il est arrêté et incarcéré pour injure au chef de l’État du Cameroun. Résultat : 21 jours de prison et une expulsion manu militari et sans passeport ! Cet épisode a son importance : dans Empreintes de crabe (JC Lattès, 2018), Patrice Nganang revient sur l’histoire (peu connue) du Cameroun, de la période coloniale et de la lutte pour l’indépendance jusqu’à la guerre civile de 1960 à 1970 que « les dirigeants de l’actuel Cameroun n’aiment pas qu’on […] rappelle ».

P

Gaël Faye, Petit Pays, Grasset, 2016, 220 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1317-1318, 2017).

Petit Pays, premier et pour l’heure unique roman de Gaël Faye, est sorti en 2016 chez Grasset. Le succès fut impressionnant : un emballement médiatique immédiat doublé d’une dizaine de prix dont le Prix du premier roman, le Goncourt des lycéens, le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, etc.

Le roman est en partie autobiographique. Gaël Faye est né en 1982 au Burundi d’une mère rwandaise et d’un père français. À 13 ans, il doit fuir le pays de l’enfance : depuis deux ans, le Burundi est frappé par une guerre civile et, au Rwanda voisin, le génocide des Tutsi a commencé en 1994.

L’enfance, le couple formé par les parents, les drames de la guerre et du génocide, l’exil et les remous des métissages sont racontés dans le roman par Gabriel (Gaby), un enfant de 10 ans. Là sont sans doute les raisons du succès : les thèmes et l’écriture de l’auteur. Aujourd’hui, Gaël Faye vit au Rwanda.

Q

David Diop, Frère d’âme, éd. du Seuil, 2018, 176 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1325, 2019).

14-18 ! Et la Force noire du général Mangin ! La Première Guerre mondiale et ces « Poilus d’ailleurs », pour reprendre le titre d’un livre de Mehdi Lallaoui et évoquer ces soldats de l’Empire colonial, mobilisés, recrutés, de force souvent, et devenus les « laissés pour compte de la Nation ». La Grande Guerre et les colonies… C’est à travers l’histoire de deux tirailleurs que David Diop revient sur cet épisode. Un récit puissant qui renouvelle le genre où l’intime et la folie d’un homme rejoignent l’histoire et les destins collectifs.

Né à Paris en 1966, David Diop, franco-sénégalais, signe là son premier roman. Il est universitaire et spécialiste de littérature du XVIIIe siècle (il a publié Rhétorique nègre au XVIIIe siècle, Classique Garnier, 2018). Frère d’âme a reçu le Prix Goncourt des lycéens en 2018.

R

Naïl Ver-Ndoye, Grégoire Fauconnier, Noir. Entre peinture et histoire, éd. Omniscience, 2018, 240 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1327, 2019).

Au sujet de la représentation des Noirs et de l’origine de cette formidable aventure éditoriale, Naïl Ver-Ndoye dit : « J’ai toujours été fasciné par la question de la représentation des Noirs dans l’art. L’idée m’est venue alors que je contemplais un tableau dans un musée à Rennes qui contenait des personnages noirs et pour lequel j’ai eu un coup de cœur. J’ai aussitôt fait part de ce projet d’anthologie à mon collègue Grégoire Fauconnier qui a immédiatement été séduit et m’a suivi dans cette aventure. Au fur et à mesure de mes recherches, je me suis aperçu que ce travail n’avait jamais été réalisé (excepté une encyclopédie de quinze volumes – dont deux traduits en français – sur la représentation des noirs dans l’art occidental) » (chronik.fr. 27 mai 2019). Ils se sont donc mis à deux pour décortiquer six siècles d’histoire de la peinture et de l’art occidental, scruter la place et les représentations des Noirs sur les tableaux et dans les imaginaires et ainsi contribuer « à la connaissance objective de l’identité historique de l’Europe ». Retour donc sur l’histoire des représentations pour mieux envisager les enjeux de demain. Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier sont enseignants dans le secondaire.

S

Mohamed Mbougar Sarr, Silence du Chœur, Présence africaine, 2017, 416 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1322, 2018).

Signé par un jeune auteur de 27 ans, Silence du chœur est l’un des livres les plus importants écrit sur le thème de la migration et de la rencontre. Mohamed Mbougar Sarr est né au Sénégal en 1990. À 24 ans, il est le lauréat du Prix Stéphane Hessel pour sa nouvelle La cale (2014), retour ici sur l’esclavage dans la cale d’un bateau négrier. En 2015, son premier roman, Terre ceinte (Présence africaine), reçoit le Prix Ahmadou Kourouma et le Grand Prix du Roman métis. Il y dénonce l’intégrisme religieux. Réel et fiction se mêlent donc chez ce jeune écrivain de talent. Dans Silence du Chœur (Prix de la Porte Dorée), le naufrage de 72 « ragazzi » sur les côtes d’un village italien, sert à interroger le devenir commun, de ceux qui arrivent et de ceux qui voient arriver.

En 2018 est paru chez Philippe Rey, De purs hommes, un troisième roman dans lequel il dénonce l’homophobie.

T

Traversé

« Est-il trop tard pour l’effondrement ? Déplacements littéraires africains », Multitudes, n° 76, éd. Association Multitudes, 2019, 214 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1328, 2020).

« Écrire de l’autre rive. Fictions politiques pour dire la traversée » est le titre de la contribution d’Elara Bertho au dossier de ce numéro de Multitudes consacré aux déplacements littéraires africain. Cette traversée des hommes et des mots renouvelle les angles et les perspectives, dynamise propos et formes. La traversée pour affirmer l’universel et l’égalité – « cette sorte d’égalité devant notre condition » dit Mbougar Sarr. La traversée pour sortir la langue française du cadre étroit et marqué de la francophonie, lui faire prendre l’air, en faire une « langue monde ».

U

Uchronie

Sylvie Kandé, La quête infinie de l’autre rive. Épopée en trois chants, Gallimard, « Continents noirs », 2011, 120 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1292, 2011).

Franco-sénégalaise installée à New York, Sylvie Kandé est une universitaire à la large palette : lettres classiques, histoire de l’Afrique et des diasporas, cinéma africain ou métissage et autre hybridité. Elle est une intellectuelle de premier plan, à la pensée riche et affûtée, et une romancière et poétesse indispensable, à la langue puissante et inventive. Après Lagon, lagunes (Gallimard, 2000) et avant le recueil Gestuaire (Gallimard 2016), elle publia La quête infinie de l’autre rive. Épopée en trois chants (Gallimard, 2011). Si les hommes se déplacent par « goût de l’aventure, soif de connaissances [ou par] nécessités économiques », le rapport à l’Autre aurait (peut-être) été différent si l’Amérique avait été découverte, un siècle avant Christophe Colomb, par quelques Malinké intrépides et curieux. L’histoire de l’humanité en aurait été chamboulée « et les grands fonds glauques probablement se dépeuplèrent des pour-être-enchaînés-et-flétris-avant-que-d’être-jetés-tristes-bestiaires-par-dessus-bord-au-bonheur-du-grand-squale ». Épopée uchronique pour repenser les temps présents.

W

Max Lobe, 39, rue de Berne, éd. Zoé, 2013, 192 p.

« Wolowoss », dans le parler populaire camerounais – qui mêle anglais, français et langues vernaculaires du cru (bassa, bamiléké, douala, béti…) –, signifie « prostitué », cet autre et terrible visage de la migration forcée : le commerce international des corps, et en l’occurrence des corps des femmes. C’est dans cet univers que se situe le roman de Max Lobe, camerounais né en 1986 à Douala et installé à Genève depuis 2004. 39, rue de Berne dévoile, sur un mode distancé, les dessous de la prostitution mondialisée et les réseaux de la traite. Max Lobe est l’auteur de cinq romans. En 2017, il reçoit le Prix Ahmadou Kourouma pour Confidences (Zoé, 2016).

Y

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L., 2019, 256 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1328, 2020).

Dans La Mer à l’envers, Younès (Jonas en arabe) est métaphoriquement « sauvé des eaux », non par une baleine mais par une bobo parisienne. Marie Darrieussecq, comme nombre d’auteurs sont de plus en plus nombreux à s’intéresser aux questions migratoires, à l’exil, pour en mesurer les effets et les enjeux, en traduire la réalité du point de vue de la société française. Ainsi, et sans exhaustivité, citons pour les plus récents : Sylvain Pattieu, Sylvain Prudhomme, Frédéric Ciriez, Delphine Coulin, Paola Pigani, Salomé Berlemont-Gilles, Maylis Adhémar, Carole Zalberg… La création s’en trouve renouvelée, les thèmes enrichis et les perspectives du récit national élargies, à tout le moins décloisonnées. Une extension du domaine de la création, de l’Afrique vers la France ?

Z

Carole Zalberg, Feu pour feu, Actes Sud, 2014, 80 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1306, 2014).

Salomé Berlemont-Gilles, Le premier qui tombera, Grasset, 2020, 288 p.

(Voir Hommes & Migrations, n° 1331, 2020).

Feu pour feu de Carole Zalberg comme Le premier qui tombera de Salomé Berlemont-Gilles parlent d’exil et de la nécessité de fuir. Ils racontent aussi ces histoires – renouvelant peut-être le genre – à partir du lien, des sacrifices, des espoirs, en un mot de l’amour d’un père ou d’une mère pour une fille ou pour un fils : les combats, trop souvent perdus, contre les forces jamais éteintes du malheur. Même en France. Même des années plus tard…

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

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