Voyage littéraire en temps d’épidémie


Par
Marie Poinsot Rédactrice en chef de la revue
Rubrique
Éditorial

Faire face à l’inquiétude paradoxale ! Alors que la pandémie de Covid-19 nous oblige à maintenir une « distanciation sociale » en s’enfermant chez soi, certains migrants se trouvent confinés dehors dans les rues de nos villes, dans leurs tentes et abris de fortune, dans un silence paradoxal.  L’inquiétude se lit sur les visages face aux risques de contamination. Cette tragédie humaine peut aussi nous faire prendre conscience de leurs situations d’exil et de ghetto intérieur vécues pourtant en temps de « paix sanitaire ». La survie, la solitude et la peur que tous partagent aujourd’hui, c’est le quotidien de ceux dont l’origine justifie, dans nos sociétés, leur mise à l’écart.

La bande son de l’épidémie ! Les médias annoncent que la pandémie vient de faire une première victime célèbre : Manu Dibango, génial saxophoniste et chanteur mort à 86 ans, parrain des musiciens africains dans le monde. Son morceau « Soul Makossa » avait lancé en 1972 un joyeux courant musical qui fit le lien entre les continents. Face à la contamination, ce succès planétaire pourrait devenir la bande son de nos vies bousculées.

La littérature s’invite dans la revue ! Hommes & Migrations s’aventure sur le terrain de la création littéraire en mobilisant la sociologie et la poétique. Le dossier « Migration et création littéraire » fait débattre des professeurs confirmés dans leur spécialité, des jeunes chercheurs et un journaliste autour d’un questionnement commun : pourquoi le déplacement est-il le moteur de la création littéraire ? Quel imaginaire singulier, dans le vaste domaine littéraire, produit l’exil ? Quels sont les registres et les langues à mobiliser pour inventer des formes stylistiques radicales ? Enfin, si « gagner sa langue d’écrivain » dépend des scènes littéraires, à quel prix faut-il se soumettre aux codes esthétiques et aux procédures qui font la célébrité du moment ? La fabrique du récit littéraire permettrait d’amplifier les voix des invisibles, de revisiter la mémoire ou les héritages, interpréter le monde nomade, faire du non-lieu une terre d’élection, etc. Nécessité existentielle pour l’écrivain, cet acte de pensée et de création interroge nos certitudes et nos représentations ; c’est son regard subversif sur les réalités migratoires dont nous avons besoin en ce moment.

Quand l’art et la littérature s’emmêlent ! Reconnue comme « 9e art » par les institutions patrimoniales en France, la bande dessinée est intimement liée à l’histoire des migrations, comme genre hybride né dans des milieux sociaux fortement marqués par les circulations humaines. La revue présente un portfolio composé d’une sélection de la collection de planches originales acquises depuis 2012 par le Musée national de l’histoire de l’immigration. Forme à la fois graphique et littéraire, la BD atteste d’une ouverture à tous les genres narratifs : BD historique « classique », BD documentaire à thème social, roman graphique, récit intime, voire dessins de luttes politiques. Avec la forte croissance de la production éditoriale qui fait l’âge d’or de l’école française de la bande dessinée, le thème des migrations se déploie dans un univers polyphonique, en confirmant plusieurs générations de scénaristes et de dessinateurs qui explorent une large palette graphique.

Lire, c’est sortir du confinement ! Ce numéro offre un tour d’horizon extrêmement vaste de la planète-littérature de langue française que le lecteur enfermé chez lui pourra revisiter à profit. Vous pourrez profiter du temps retrouvé pour (re)lire tous ces ouvrages référencés qui sont autant d’invitations au voyage intérieur, de mises en scène du monde, de façons d’habiter d’autres vies. Le pouvoir créatif de l’imaginaire pallie les manques, les incertitudes, les souffrances pour franchir les frontières du confinement présent et partir ailleurs.

Permettez-moi de remercier tout particulièrement Catherine, Julie, Karima, Mélanie, Nicolas et Yann, mes chers collaborateurs, sans qui ce numéro n’aurait pu être réalisé durant cette période tout à fait exceptionnelle.

Article issu de

Migrations et création littéraire

Portfolio : l'immigration à travers la bande dessinée

N°1329 avril-juin 2020