Parcours

2 Vers une Europe des frontières

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Scène de bataille. Desssin de Tomi Ungerer (1942-1944) © Strasbourg : Musée Tomi Ungerer, Centre national de l’illustration

Les deux guerres mondiales marquent une autre étape : de nombreux territoires furent divisés ou annexés, engendrant d’importants mouvements de populations par-delà les frontières. On estime ainsi que plus de 300 000 Belges se réfugient en France au cours de la Première Guerre mondiale. Après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, plus de 40 millions de personnes sont contraintes de franchir des frontières, sans compter les Allemands fuyant l’armée soviétique à l’Est, les travailleurs forcés étrangers en Allemagne (plus de 11 millions) et les quelques 13 millions de Vertriebene allemands expulsés d’Union soviétique, de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’autres pays d’Europe de l’Est. La défaite de l’Allemagne nazie provoque en outre des guerres civiles en Grèce et en Europe du Sud-Est, contraignant des milliers de personnes à quitter leur pays. Enfin, plus d’un million de Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Polonais, Estoniens, Lettons et Lituaniens fuient la domination communiste qui s’impose.

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Scène de bataille. Desssin de Tomi Ungerer (1942-1944) © Strasbourg : Musée Tomi Ungerer, Centre national de l’illustration
Tomi Ungerer, sans titre, 2 février 1944. Encre et aquarelle sur papier, 19,4 × 31,3 cm. Collection Musée Tomi Ungerer-Centre international de l’illustration, Strasbourg. 99.2011.0.3. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg. © Diogenes Verlag AG Zürich/Tomi Ungerer.
 

1946, c’est aussi le "rideau de fer" qui sépare l’Europe de l’Ouest de l’Europe de l’Est dans le contexte de la Guerre froide. Cette séparation a d’importantes conséquences sur les mouvements de populations. Alors que du côté des alliés américains il s’agit de "contenir" une éventuelle progression du communisme, l’enjeu à l’Est consiste à empêcher d’importantes migrations vers l’Ouest.

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Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer, Peter Sis © Collection de Peter Sis, Mary Ryan Gallery
Dessin extrait de l’album Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer de Peter Sis, Grasset 2013. © Peter Sis/The Wylie Agenc

Ce "rideau de fer" se matérialise par fils de fer barbelés, barrières électrifiées séparées par des no man’s land avec champs de mine et miradors sur plusieurs milliers de kilomètres notamment en Tchécoslovaquie et en Hongrie. Mais c’est dans l’Allemagne divisée en deux pays à partir de 1949, que cette frontière physique est la plus marquée (plusieurs milliers de kilomètres de grillage métallique). Dans ce contexte, la ville de Berlin cristallise l’imaginaire de la séparation d’une population au sein de son espace urbain.

L’Europe de Schengen, créée il y a trente ans, marque la dernière étape de cette histoire. Aujourd’hui, elle compte 26 pays et dans ce vaste espace économique, les frontières entre pays membres n’ont pas pour autant disparu mais ont évolué. Elles sont notamment devenues invisibles pour des travailleurs européens, à présent libres de circuler sans contrôle aux frontières et de vivre et de travailler dans ce vaste espace dénommé l’espace "Schengen".

La forteresse Europe : un passage des frontières sous contrôle

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Frontex- Mellila
Melilla, enclave espagnole au Maroc, juin 2012. Travaux de fortification de la frontière. Photo de Julian Roeder, série Mission and Task © Julian Roeder

Si, au sein de l’Union européenne, la circulation des personnes s’effectue librement, il en va autrement aux frontières extérieures qui demeurent soumises à un strict contrôle de la part des autorités. L’accès à l’Europe est limité pour les "extra-européens" par la mise en place de nouvelles frontières administratives dans le cadre d’accords bilatéraux, et ce dès les pays de départ. Les pays de transit et d’immigration faisant figure de sas, participent de fait au contrôle de flux migratoires vers l’Europe, étendant ainsi le champ d’action des frontières définies par les accords de Schengen au-delà de leur propre territoire.

De nouveaux outils de contrôle commun apparaissent. L’Union européenne a ainsi mis en place en 2004 un dispositif dénommé Frontex. Cette agence européenne a pour mission de coordonner la coopération opérationnelle des États membres aux frontières extérieures de l'Union européenne en matière de lutte contre l'immigration clandestine. D’autres programmes participent également au contrôle des frontières : le système d’information Schengen, le fichier Eurodac, les visas de transit, le visa "Schengen", le système intégré de vigilance externe sur les côtes, etc.

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Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004
Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004

Outre les postes frontières, de nouvelles zones de contrôle, d’exclusion et de confinement apparaissent également aux portes des pays d’arrivée : les zones d’attente au sein des aéroports, espaces dans lesquels sont retenus les étrangers en situation irrégulière, le temps du traitement de leurs dossiers. Les centres de rétention administrative (CRA), dans lesquels sont retenus les étrangers ne disposant pas d’un titre régulier de séjour, dans l’attente de leur reconduite, le cas échéant, vers le pays dont ils sont originaires. Ces lieux offrent des conditions de vie précaires. De fait, nombreux sont les cas de révoltes ou d’incendies signalés.

La mer Méditerranée : espace de contacts et de ruptures

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Zarzis, Tunisie, 2012. Bateau échoué près de ce port d’où sont partis beaucoup de jeunes Tunisiens après la révolution. Photo de Laetitia Tura, série Disparitions © Laetitia Tura
Zarzis, Tunisie, 2012. Bateau échoué près de ce port d’où sont partis beaucoup de jeunes Tunisiens après la révolution. Photo de Laetitia Tura, série Disparitions © Laetitia Tura

Depuis l’Antiquité, les mouvements de populations au sein de l’espace méditerranéen ont suscité de multiples enjeux économiques, géopolitiques et culturels. Zone de déplacement, de contact, de commerce et d’échanges culturels, la mer Méditerranée a aussi constitué une zone de conflits et de violences selon les contextes historiques. Ainsi, au cours des dernières décennies, la Méditerranée a été considérée comme une frontière séparant nettement les populations du sud de celles de l’Europe. Dans ce cadre, les flux de populations, principalement vers le nord, ont été strictement règlementés, voire empêchés, par les États avec le soutien de leurs opinions publiques. Pourtant, cette frontière méditerranéenne n’a jamais été hermétique.