L’immigration et le choix des langues


Par
Mustapha Harzoune Journaliste.
Rubrique
Champs libres : kiosque

Ainsi il suffirait d’apprendre l’arabe pour enrayer le communautarisme. Le repli sur soi. Voire, selon le mot recyclé par Emmanuel Macron, éviter le « séparatisme ». C’est du moins ce que le ci-devant ministre de la Culture, puis ministre de l’Éducation nationale de l’ère mitterrandienne et actuel président de l’Institut du monde arabe professe. Jack Lang milite, dans un livre récent, pour un enseignement de la langue arabe à l’école « afin d’affaiblir les séparatismes » rapporte Le Point du 13 février 2020. À cet effet, une précaution s’impose : il sera préférable de baragouiner la langue d’Abou Nuwas ou de Abd al Raziq plutôt que celle d’Ibn Hanbal et autres ; plutôt l’arabe de Kateb Yacine, de Driss Chraïbi, de Mohamed Choukri ou d’Assia Djebar que celui, desséché et prescriptif (pour le moins), d’un Tariq Ramadan, d’un Hassan Iquioussen, d’une Siham Andalouci ou d’une Houria Bouteldja.

Mais, pour en rester à cette langue, le terrain est bien miné. Il suffit de se rapporter au livre du maroco-batave Fouad Laroui (Le drame linguistique marocain, Le Fennec, 2010) pour en saisir quelques enjeux. À commencer par ce constat fait par le romancier et universitaire : l’arabe classique ou moderne, celui des écoles, n’est la langue maternelle de personne. Alors ? Quel arabe enseigner ? Le littéral ? Celui des monarchies aux portefeuilles garnis ? Le passe-partout ou le tout-terrain des médias ? Le darija ou la langue parlée dans les rues et dans les maisons d’Alger ou de Casablanca ? Mais alors lequel, celui des Algériens ou des Marocains par exemple ?

Les langues, comme les religions, ne tombent pas du ciel… elles sont ce que les hommes décident d’en faire. La référence au caractère sacré ou à une quelconque divinité relève d’un choix sublunaire. Pas nécessaire de viser les sommets ou le mystérieux. L’arabe donc. Puisque, selon l’entendement commun, elle constitue une langue importante au sein de l’immigration, et notamment des immigrations nord-africaines. Mais, puisqu’il s’agit de lutter contre le « séparatisme », entendu islamiste, et d’une certaine façon d’instrumentaliser une langue, pourquoi ne pas user du turc ? Du persan ? De l’haoussa ? Sans oublier le berbère ou tamazight qui, dans ses différentes variantes, est la langue de plus du tiers des populations originaires d’Algérie et du Maroc (relire Michèle Tribalat et son Faire France, 1995). Rien de moins.

Ah oui ! L’arabe est la langue du prophète et, pour être minoritaire dans le monde musulman, elle n’en constitue pas moins la langue sacrée, celle de la révélation. Selon le dogme en vigueur. Ah oui ! L’arabe est la langue de quelques « amies » de la France, ces pétro-monarchies du Golfe qui investissent tous azimuts – jusqu’à y compris déclencher des OPA, hostiles, à tout le moins non sollicitées, sur les esprits désorientés et de faire grossir le troupeau des ouailles, par trop nombreuses. Mais alors, cela signifierait-il que la langue qui devrait être enseignée à nos chères têtes blondes et brunes soit déconnectée des réalités culturelles, sociologiques, linguistiques, françaises !, des réalités des immigrations, renvoyées, comme un seul homme (ou une seule femme), à une seule langue, à une unique langue, au même dieu, à un dieu unique ? Le terrible vertige de l’Unique...

Article issu de

Migrations et création littéraire

Portfolio : l'immigration à travers la bande dessinée

N°1329 avril-juin 2020