Une photographie totémique comme référence d’une nouvelle écriture visuelle

Entretien avec Stéphane Lhomme, artiste


Par
Marie Poinsot Rédactrice en chef de la revue
Rubrique
Champs libres : initiatives

Hommes & Migrations : Stéphane Lhomme, pouvez-vous présenter votre travail ?

Stéphane Lhomme : Dessinateur, intervenant en cinéma et animateur en arts plastiques, je réside en Nouvelle-Aquitaine. J’ai l’opportunité de travailler régulièrement pour plusieurs associations et organismes tels que le Secours populaire français, la Ligue de l’enseignement, Amnesty International… Quand j’élabore des protocoles, que ce soit dans la création personnelle ou dans la transmission plurielle, je m’évertue à ne pas appliquer un savoir-faire mais plutôt un savoir-perdre. Je m’explique. Perdre, c’est s’exiler de sa zone de confort. Perdre, c’est lutter contre sa propre nature. Mais perdre, si c’est perdre ses repères, c’est surtout conquérir une certaine indépendance d’esprit, recueillir de la parole, collecter des témoignages écrits, et mesurer le potentiel des différents publics avec lesquels je suis amené à collaborer. D’où l’apport de l’altérité qui est fondamentale dans mon processus de création

H&M : Pouvez-vous nous parler de cette photo parue dans Le Monde daté du dimanche 21 et lundi 22 mai 2006 et qui, pendant une décennie, a été transformée en archive par votre « compagnonnage » artistique ?

S. L. : Pour moi, cette photographie est totémique. Elle me regarde autant que je la regarde. C’est dans l’intervalle de ce double regard que repose l’essentiel de ma réflexion. J’en réfère toujours à mon époque et à sa représentation. Alors, quand au détour d’un imprimé vous tombez en arrêt devant un instantané – qui représente en son centre un homme noir fraîchement échoué sur une plage d’une île de l’archipel des Canaries –, c’est un peu comme si vous portiez secours par procuration à un naufragé des images d’actualités. Vous avez l’illusion de le prendre en charge. Par ailleurs, si vous fixez votre attention sur ce qui apparaît au fond du cadre – à quelques mètres de lui, un trio de touristes blancs détourne la tête –, vous questionnez la pertinence du point de vue. Enfin, si vous apprenez que ce rescapé fait partie d’un groupe composé d’une trentaine de personnes, vous interrogez la force du hors-champ. Après toutes ces interrogations, la photographie finit par vous poser problème. Et si l’effet de réciprocité opère encore, c’est à votre tour de lui poser problème ! Ainsi, en juxtaposant d’autres motifs issus de mon corpus, j’ai pris en considération le rescapé et j’ai amené ma production artistique à exprimer l’expérience humaine en acceptant l’étranger dans son domaine privilégié.

Article issu de

Migrations et création littéraire

Portfolio : l'immigration à travers la bande dessinée

N°1329 avril-juin 2020