Parcours

2 Les temps changent : les années 60

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Mike Eghan à Picadilly Circus, Londres, 1967 © James Barnor / Galerie Clémentine de la Ferronière

Au début des années 1960, le Swinging London se teinte de ska jamaïcain et les clubs parisiens vibrent aux sons de musiciens nés à Alger, Tunis ou Rabat. La jeunesse s’affirme alors comme un nouveau groupe social avec ses codes, ses lieux de rendez-vous et sa musique. Parmi ces jeunes, de plus en plus d’immigrés arrivent des colonies des empires britannique et français. Entre 1955 et 1960, 200 000 ressortissants des pays du Commonwealth s’installent au Royaume-Uni (principalement des Antilles : Jamaïque, Trinidad et Barbade, et d’Asie : Inde et Pakistan) ; entre 1954 et 1962, près de 150 000 Algériens viennent en France, portant leur nombre à 350 000.

L’immigration des colonies de l’Empire britannique est facilitée grâce à la loi de 1948 sur la nationalité britannique, créant le statut de Citoyen du Royaume-Uni et des Colonies (Citizens of United Kingdom and the Colonies) et accordant des droits politiques aux coloniaux, ainsi que la possibilité de circuler librement. En France, la constitution de 1946 déclare l’égalité entre tous les peuples d’outre-mer et leur garantit la liberté de circulation. Après 1962, ces mouvements migratoires se poursuivent, à ceci près que ce sont désormais des citoyens de pays indépendants qui immigrent dans le cadre d’accords négociés.

De nombreux artistes de cette époque appartiennent à cette immigration, même si rares sont ceux qui le mentionnent ; certains vont même jusqu’à changer leur nom. Pour les baby-boomers nés entre 1945 et 1960, la mode est au rock’n’roll, à la culture afro-américaine et à une certaine contestation de l’ordre établi.

Laissez-nous twister

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Marie Hallowi modèle de couverture du magazine Drum à Trafalgar Square, Londres, 1966 © James Barnor / Galerie Clémentine de la Ferronière

Au cours des années 1960, en plein essor de la société de consommation, le rock’n’roll s’affirme comme la musique d’une génération, celle du baby-boom, née entre 1945 et 1950. Avec le tourne disque, la radio, les magazines illustrés et la télévision, la culture rock embrase la jeunesse de France et de Grande-Bretagne. À Paris, c’est le phénomène yéyé du nom qui apparaît sous la plume d’Edgar Morin au lendemain d’un concert qui réunit le 22 juin 1963, 200 000 jeunes place de la Nation pour l’anniversaire du magazine Salut les copains. À Londres, les effusions de la beatlemania marquent les esprits.

Le rock’n’roll est perçu comme dangereux car il est associé à la peur que suscite toujours la jeunesse. À Paris, les rapports de police rédigés après le concert de la Nation font apparaître l’inquiétude des services d’ordre. En Grande-Bretagne, cette peur est accentuée par la suppression en 1963 du service militaire, perçu comme un remède contre la délinquance. Cette association d’idée entre jeunesse et violence, est aussi liée au fait que le rock’n’roll représente la culture afro-américaine, alors perçue comme "pervertissant" la jeunesse.

La scène Rock à Londres

Mouvements de foule, salles prises d’assaut, hurlements allant jusqu’à rendre la musique inaudible, crises de larmes et évanouissements… Les images – et les sons – de la beatlemania sont diffusés à travers le monde, chaque apparition des Beatles fait l’objet d’une couverture médiatique sans précédent. Les unes des journaux, les émissions spéciales à la radio et les shows télévisés se multiplient dès 1963. La beatlemania et dans son sillage la déferlante de la pop music britannique sont largement amplifiées par des émissions de télévision emblématiques comme Six-Five Special, Ready, Steady, Go puis Top of the Pops. La jeunesse britannique attend frénétiquement ces rendez-vous cathodiques pour découvrir de nouveaux groupes comme The Rolling Stones, The Animals, The Who, The Kinks, The Hollies, The Merseybeats, Davy Jones and the King Bees (plus tard connu sous le nom de David Bowie). Autant d’artistes qui ont puisé leur inspiration à la source des musiques noires américaines (blues, rythm & blues, soul).

Le temps des Yéyé

Le rock en France est né dans la rue, ignoré à ses débuts par l’establishment musical. "La vague a pénétré dans les faubourgs et les banlieues, régnant dans les juke-boxes des cafés fréquentés par les jeunes", note Edgar Morin, dans son fameux article du Monde en 1963 sur ce mouvement qu’il baptise "yéyé". Ces jeunes partagent une même volonté de se distinguer des adultes, par leurs choix musicaux, vestimentaires, leurs coiffures – bananes, choucroutes, nattes –, mais surtout par leur capacité à la communion extatique "depuis la surprise-partie jusqu'au spectacle de music-hall, et peut-être, dans l’avenir, des rassemblements géants sur le modèle de celui de la Nation", prophétise le sociologue. À Paris, cette ferveur musicale a son temple : le Golf Drouot situé dans le IXe arrondissement. Si les grands groupes rock britanniques s’y illustrent, comme les Pretty Things, les Animals, les Yardbirds, la salle est surtout connue pour avoir révélé de nombreux talents français comme Eddy Mitchell (période Chaussettes Noires), le Dick Rivers des Chats sauvages, Françoise Hardy, Jacques Dutronc et Vigon.

Musique et migrations

L’immigration à Londres : une immigration du Commonwealth

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Nightclub dans Cable Street, Londres, 1964. Ce club était principalement fréquenté par des populations caribéennes © Ian Berry/Magnum Photos

Londres est le principal pôle d’immigration au Royaume-Uni. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’essentiel du flux d’immigrés venus de l’Empire s’y concentre. Les premiers sont les Antillais. On les appelle la "génération Windrush" du nom du navire qui relia Kingston, en Jamaïque, au port de Tilbury, au Royaume Uni, le 21 juin 1948. En 1965, sur les 450 000 recensés dans tout le pays, ils sont 150 000 à s’installer à Londres, principalement dans les quartiers d’Islington, North Kensington, Paddington et Brixton. Ils sont suivis par des migrations venues d’Inde et du Pakistan qui s’intensifient, à partir de 1960. En 1965, on compte 180 000 Indiens et 120 000 Pakistanais en Grande Bretagne. Ils sont en grande partie installés dans le Grand Londres, et dépassent en proportion les Antillais dans les quartiers comme Southall ou Stepney. Facilitée, au départ, par le statut de Citoyen du Royaume-Uni et des colonies qui donne la liberté de circulation depuis 1948, l’immigration des anciennes colonies devenues indépendantes est soumise à l’octroi d’un permis de travail, à partir de 1962.

Zoom : Le Windrush est un navire qu’empruntèrent quelque 800 Caribéens des Antilles Britanniques (Jamaïque, Barbade et Trinidad, principalement) pour venir travailler au Royaume-Uni en 1948. Ils sont les premiers à bénéficier de la libre circulation qu’offrait le statut de Citoyen du Royaume-Uni et des Colonies. Le registre de passagers montre que nombre d’entre eux avaient l’intention de s’y installer. Leur statut leur permettait en effet de bénéficier d’une autorisation de résidence permanente. Ce statut particulier eut diverses incidences dont certaines se sont faites sentir jusqu’en 2018, quand l’administration britannique fit des difficultés pour reconnaître le droit de ces anciens citoyens d’Empire à la nationalité britannique pleine et entière.

Les scènes musicales étrangères à Londres

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La chanteuse ougandaise Constance Mullando, Londres, 1966 © James Barnor / Galerie Clémentine de la Ferronière

Quand le Ghana acquiert son indépendance en 1957, le highlife (croisement entre jazz et musiques traditionnelles africaines) devient l’hymne de la liberté. Le même phénomène se produit à l’indépendance de la Jamaïque en 1962 : l’apport de la musique américaine dans le mento local (musique populaire Jamaïcaine) donne naissance au ska puis au reggae via le rocksteady. Importées à Londres, ces musiques se mêlent aux scènes de la ville faisant émerger un condensé pop et moderne de tous ces nouveaux styles. Dès 1962, le label Blue Beat domine la production ska en Grande-Bretagne à tel point que l’appellation "blue beat" est alors communément employée pour désigner la musique ska. Premier hit du genre, My Boy Lollipop, est enregistré en 1963 par la chanteuse Millie Small. Plus confidentielles, les musiques africaines existent à l’occasion de tournées d’artistes principalement du Ghana et du Nigéria, comme E.T Mensah, et grâce à des clubs qui accueillent quelques artistes tels que Ebo Taylor et le jeune Fela Kuti. Une véritable scène émerge à la fin des années 60 et au cours de la décennie suivante avec, notamment, Osibisa, groupe fondé par des musiciens d’origine ghanéenne et caribéenne.

Une immigration méditerranéenne et internationale à Paris 

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Les Vautours, Paris, 1962 © Jean-Louis Rancurel

Paris concentre une grande partie des flux migratoires vers la France. En 1962, 8% d’étrangers y résident, contre 4% dans l’ensemble du pays, et cette proportion ne cesse d’augmenter : ils sont presque 16% en 1990, contre 6% pour toute la France. Surtout, la capitale comporte une diversité de nationalités inégalée dans le reste du pays. Si les Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Algériens, les Marocains et les Tunisiens comptent pour la moitié d’entre eux pendant les trois décennies, l’autre moitié est constituée d’étrangers venus du monde entier. De tout statut social, ils se répartissent des beaux quartiers aux arrondissements plus populaires de l’Est parisien, autour de Barbès, Stalingrad ou Belleville. La région Ile-de-France est aussi un lieu d’accueil des immigrés. Dès les années 1960, certains s’installent dans les bidonvilles du Nord-ouest (Nanterre, Gennevilliers) et de l’Est (Champigny), puis seront relogés dans l’habitat social de la grande banlieue parisienne.

Les Scènes musicales étrangères à Paris

Paris, capitale des musiques métissées et pôle d'attraction des intellectuels et des artistes venus du monde entier, devient dès les années 1940 un haut-lieu de la musique maghrébine en France. Si l'immigration d'Afrique noire reste moins importante à l'époque, les Maghrébins sont déjà bien implantés dans la capitale. Du plus sordide boui-boui immigré niché au coeur des hôtels meublés aux cabarets orientaux du Quartier latin, la chanson maghrébine et arabe trouve à Paris les scènes pour rencontrer son public. Mais la réalité clinquante des cafés chantants, aux décors en stucs et carton-pâte, couvre celle plus souterraine des scènes musicales que constituent les cafés algériens, nombreux dans la capitale. Scènes improvisées qui existent encore aujourd'hui, ces cafés, seuls lieux de convivialité dans la vie de l'ouvrier maghrébin réduite au labeur, servent de bureau d'information et offrent des services variés comme celui de l'écrivain public. Modernes tant par le professionnalisme de ses spectacles, que par le vent de liberté qui souffle sur ces nuits blanches, ces scènes maghrébines ont, à coups sûrs, constitué l'avant-garde des spectacles portés par une communauté étrangère en France.

 

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Dahmane El Harrachi à l'émission Mosaïque du 1er octobre 1978