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Revue Mondes & Migrations Champs libres : livres

Akila Kizzi, Marie-Louise Taos Amrouche. Passions et déchirements identitaires

Paris, Fauves éditions, 2019, 488 pages, 25 €. Docteure en littérature francophone et études de genre, spécialiste des écritures féminines du Maghreb et des diasporas, l’auteure enseigne à l’université Paris-8 Saint-Denis. Avec ce pavé, dense et ailé, où l’émotion se dispute à la rigueur scientifique, Akila Kizzi offre à Taos Amrouche l’occasion de se rappeler aux bons souvenirs des oublieux et d’ouvrir, aux plus jeunes, quelques horizons – car la vie et l’œuvre de cette femme de feu et de conviction née en 1913, dont le premier roman fut écrit en 1939 et publié en 1947, restent un enseignement. Il faut le répéter : dans un monde – pas seulement en Kabylie – où le primat revient toujours aux hommes ; dans une famille où plane l’ombre d’un frère illustre ; dans un pays hostile à ses langue et culture millénaires ; dans une « tribu » où par sa foi elle était une minoritaire voire une « m’tourni » ; dans un espace d’expression et de création, celui de la littérature, de tradition masculine ; dans un temps de guerre, pour l’indépendance, être et se dire française ; sur une terre d’exil, fardée d’humanisme et d’universalisme, être renvoyée à son étrangeté… tout, absolument tout, se dressait comme autant d’obstacles insurmontables sur la trajectoire existentielle et créatrice de Taos Amrouche. Femme, sœur « de », kabyle, chrétienne, exilée, algérienne, française… voilà de quoi était fait le tissu identitaire de cette femme d’exception, ce qu’elle appelait ces «  fidélités antagonistes  ». Cette étude où le littéraire croise la biographie rappelle que Taos Amrouche fut la première des romancières algériennes, avant Djamila Debbèche ou Assia Djebar, avant Mouloud Feraoun ou Mouloud Mammeri. Elle fut en avance et aux avant-postes. En éclaireuse exigeante et perspicace, elle a ouvert la voie, donner des repères pour gravir les difficiles chemins de l’ «  hybridité  » sur lesquels grimpent et s’essoufflent parfois, parce que sans boussole et sans fondement, ses enfants et petits-enfants nés des modernes rencontres et migrations. Depuis son premier roman jusqu’à Solitude ma mère , elle n’a cessé d’interroger «  la différence, la liberté, l’exil, l’écriture, le chant, l’amour, l’identité, l’engagement, et le combat  ». L’altérité aussi, la sienne, femme, kabyle, chrétienne, française, auteure, exilée, luttant corps et âme contre les dominations de genre, de classe, de culture, du centre sur la marge.  Elle le fit en refusant les identités monolithiques, soucieuse d’universaliser le legs reçu des ancêtres et du dialogue avec l’Autre. Elle osa, solitaire et armée de sa seule voix, dernier maillon d’une chaine de transmission de mère à fille, porter une langue antique et fière, ses chants, l’âme de sa tribu ;  affrontant l’hostilité, le mépris des dirigeants de son pays et les soupçons qui pèse, en France, sur les être de l’ailleurs pour paraphraser René Char. Akila Kizzi éclaire l’écriture inventive de Taos Amrouche, «  l’autobiographie comme genre à part entière », son « écriture de nécessité », « c ontestataire et libératrice ». Elle replace l’œuvre et la vie de Taos Amrouche dans leur contexte socio-historique et littéraire, appuyant sur les enjeux, les  rapports de domination et le poids des discriminations. Akila Kizzi  esquisse ici un contre discours à partir des voix (et des écrits) de femmes, une contre histoire aussi, qui restitue la pluralité des héritages et des identités, une autre histoire monde, avant l’heure ! Taos Amrouche s’est éteinte le 2 avril 1976. Elle, qui se produisit sur les scènes de Fez à Florence, de Dakar à Paris, n’a jamais chanté, officiellement, en Algérie. En 1969, dans le grand barnum idéologique du Festival panafricain, les autorités algériennes lui refusèrent le droit de porter, sur sa terre, ces chants berbères venus du fond des âges. Inflexible, invitée par des membres du Cercle culturel berbère, elle chantera pour les étudiants de la cité universitaire de Ben Aknoun.   

Revue Mondes & Migrations Champs libres : livres

Sabri Louatah, 404

Paris, Flammarion, 2020, 356 p., 21 €.

Revue Mondes & Migrations Champs libres : entretien

« À l’époque, le champ scientifique “migrations” n’existe pas »

Entretien avec Jocelyne Streiff-Fénart, directrice de recherche émérite au CNRS, ancienne directrice de l’URMIS (2000-2012) et Maryse Tripier, professeure émérite de sociologie à l’université Paris-7 Diderot, membre de l’URMIS. Yvan Gastaut : Quelle était votre activité de recherche en 1973 ? Dans quelle université, quel laboratoire et sur quel (s) thème (s) ? Jocelyne Streiff-Fénart : À cette époque, je commençais avec d’autres étudiants en sociologie de l’université de Nice à émarger sur des contrats de recherche de l’Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles (IDERIC), un institut créé en 1966 par le ministère de l’Éducation pour développer l’étude des relations interethniques et interculturelles en France. Il s’appelait au début Centre d’études des relations interethniques (CERIN), puis est devenu IDERIC en 1970.  La participation à une recherche collective sur les « effets de la formation sur les travailleurs immigrés » en 1973 a débouché sur la création, autour de Michel Oriol, d’une équipe de jeunes chercheurs qui prendra pour objet dans les années suivantes divers aspects de la situation des immigrés : cohabitation dans les quartiers, résorption des bidonvilles, scolarisation des enfants, travail social, rôles féminins, choix matrimoniaux. Maryse Tripier : En 1973, j’étais assistante non titulaire à l’université Paris-7, en cours de construction institutionnelle. Il n’y avait pas de laboratoire au sens actuel, dans le département de sociologie tout récent. Sauf le Groupe de sociologie du travail, qui émanait du CNRS, sans lien avec l’enseignement au début. Nous étions, au départ, un groupe informel – Véronique De Rudder, Isabel Taboada Leonetti, François Vourc’h, Maryse Tripier, Albano Cordeiro, et Ahsène Zerhaoui – qui a lancé un séminaire de recherche en invitant des chercheurs divers  sur l’immigration, pour poser des questions théoriques et méthodologiques. Nous nous étions doté du nom d’ERMI (Équipe de recherche sur les migrations), sous la direction de Dominique Lahalle, qui est devenue par la suite une équipe d’accueil d’un DEA commun avec Migrinter. Nous sommes devenus Jeune Équipe en 1996 à l’initiative du CNRS, en nous joignant à une sous-équipe de l’IDERIC, dirigée par Jocelyne Streiff-Fénart. Pendant l’année 1973, je faisais du « terrain » pour ma thèse de troisième cycle sous la direction d’Alain Touraine sur le thème « syndicats et travailleurs immigrés » que je soutiendrai en 1977 à l’université de Nanterre sous le titre « Concurrence et substitution : le mouvement syndical et les travailleurs immigrés. Enquête exploratoire dans la métallurgie en région parisienne ».