« Donc une trace peut s’effacer. Ça appartient à sa structure. Ça peut se perdre. D’ailleurs c’est pour ça qu’on veut les garder, parce qu’elles peuvent se perdre. » Jacques Derrida Se pencher, vingt ans après, sur une œuvre collective portant sur un « travail de mémoire [1] » des migrations qui ont contribué à faire la région Auvergne-Rhône-Alpes, de surcroît d’acteurs différents et aux pratiques différentes, c’est vouloir faire mémoire de ce « travail de mémoire », faire œuvre de cette œuvre. Ce qui est à l’heure actuelle une gageure ! Nous nous contenterons donc ici, et pour marquer ce vingtième anniversaire de Traces, d’évoquer quelques temps-forts de son aventure, de manière forcément lacunaire, histoire justement de susciter des vocations pour des recherches à venir [2] . [1] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli , Paris, Seuil, 2000. [2] Abdellatif Chaouite, Marina Chauliac, Philippe Hanus et Sarah Mekdjian, « La Biennale Traces en Auvergne-Rhône-Alpes », in Hommes & Migrations , n° 1316 , 2017, pp. 151-162.
Il peut être troublant de constater comment l’année 1973 et les premiers mois de 2020 peuvent entrer en résonance. Comment, selon la théorie de l’effet papillon, un battement d’aile en 1973 produira quelques effets en 2020. Comment aussi, en forçant la « concordance des temps », un micro-organisme joue, aujourd’hui, le rôle du durcissement des politiques migratoires d’hier, faisant toucher du doigt au plus grand nombre le sort jusque-là réservé à quelques-uns. De là à croire que l’expérience récente des assignations à résidence, des syndromes post-traumatiques résultats de deux mois d’enfermement, des limitations à la liberté de circulation, ou que la « peur du gendarme » des « sans-papiers » du Covid-19, puissent sensibiliser l’opinion aux sort des migrants – rendus clandestins depuis au moins 1974 –, il y a un pas. Du Covid-19 au souci de l’Autre ? Une farce qui ne bénéficiera même pas de quelques applaudissements en hommage aux premiers de corvée. Deux battements d’aile Le 11 septembre 1973, au Chili, Salvadore Allende est renversé par un coup d’État. Luis Sépulvéda a 24 ans. Arrêté, emprisonné, il est contraint à une vie d’exil qui s’est terminée en Espagne, où le romancier et « militant de gauche à l’engagement chevillé au corps et à la plume » a été emporté le 16 avril par le Covid-19. Il avait 70 ans. « “ Raconter, c’est résister”, se plaisait-il à dire, en reprenant la devise de l’écrivain brésilien Joao Guimaraes Rosa. » (Le Monde, 16 avril 2020). En 1973, Idir enregistre à Alger A vava inouva. En 1975, il débarque à Paris. Pendant plus de quarante ans, il ne retournera pas chanter dans son pays. « J e ne ferme pas les portes ce sont les portes qui se sont fermées » dira-t-il dans une conférence de presse donnée à Alger, le 3 janvier 2018. « Le jour où la langue amazighe a été “officialisée”, je suis venu […] ». Un coup d’État par ci, une politique d’arabisation synonyme de déberbérisation par là et voilà que, 47 ans plus tard, deux hommes meurent en exil. Conséquence du contexte sanitaire ou réticences des autorités algériennes, Idir sera même enterré au Père-Lachaise. Les hommages, sur les réseaux, furent nombreux. « Le disque fatigué [raconte] nos racines, la nostalgie de nos parents, leur héritage culturel... “A Vava Inouva”, c’est un conte d’enfant mis en musique, ce sont quelques accords de guitare traçant des microsillons dans mon cœur » écrit Mabrouck Rachedi. Nabil Louaar se souvient : « Mon père repassait “A Vava Inouva” en boucle sur un petit tourne-disque qui annonçait une incertaine modernité. Ce sont mes premiers souvenirs musicaux, tant Idir était calé dans les valises d’immigrés d’Algérie, bercés par sa mélancolie. Idir adoucissait les exils. » Pour Nacer Kettane, Idir, « a fait découvrir et aimer la langue kabyle, la culture amazighe, l'Algérie aux quatre coins du globe ». « Moi, à cette époque, j'avais le rêve français, écrit Moussa Lebkiri. Je rêvais en toutes lettres capitales, respirais toute la littérature d'un Victor Hugo, d'un Baudelaire loin de mon spleen kabyle. Son tour de chant en un tour de magie a réveillé mon âme d'un titi kabyle. Et me voilà sur le chemin de mes origines d’un Si Mohand u Mohand. » Pour Magyd Cherfi « un album, un seul et j’ai été poussé, mu par l’envie de savoir qui j’étais, la kabylité m’est soudain apparue comme essentielle, comme une composante de mon âme, elle rééquilibrait le gaulois qui longtemps s’était cru seul, et claudiquait sans son autre moitié. Un album et j’ai compris que je devais aller à la recherche de moi-même. Un album et la fierté s’est mue en un fil d’Ariane qui tente encore aujourd’hui le rapprochement de deux peuples, deux identités somme toutes souffrantes. Grâce à toi Idir, je deviens moi, est-ce peu ? » Idir Hocini sur le Bondy Blog (4 mai) écrit : « La langue et la culture berbère étaient en danger de mort quand Idir, un fils de berger, chanta pour la première fois sur les ondes d’une radio d’Alger, dans ce “dialecte” honni par une dictature qui voulait la cantonner à un simple folklore pour touristes. Une comptine que les femmes chantent l’hiver à la veillée pour endormir les enfants, avant même, peut-être, que les Romains mettent les pieds en Afrique. […] “ Tu t’appelles Idir comme le chanteur ?” Cette phrase, je l’ai entendue des milliers de fois et avec une immense fierté. Surtout qu’au fil des ans, les compositions d’Idir célébraient la diversité culturelle dans toute sa splendeur. Idéal pour bibi qui grandissait dans une France Black, Blanc, Beur que je continue de chérir. »
La thématique de ce numéro de la revue Hommes & Migrations autour de l’année 1973 et du racisme invite à dérouler la carrière de Manu Dibango, terrassé le 24 mars 2020 par le coronavirus, âgé de 86 ans. C’est en effet en 1973 que le musicien démarre une carrière fulgurante aux États-Unis, sous l’impulsion du succès de son tube « Soul Makossa ». Évoquer ce moment symbolique est aussi l’occasion de saluer l’homme qui fut, durant six décennies, le « référent Afrique » de la scène musicale française. Nous voulons nous souvenir de l’artiste généreux, curieux et bosseur, toujours prêt au partage, exprimant sa joie de vivre et sa verve optimiste par de grands éclats de rire. Nous souhaitons rappeler l’indéfectible zélateur de l’harmonie interraciale qu’il n’a jamais cessé d’être tout au long de sa vie, l’artisan engagé dans les médias et les institutions en faveur de la « visibilité » des Noirs, encore si défectueuse en France, le pays d’adoption de cet enfant du Cameroun. 1973 : « Soul Makossa » dans le Hot 100 « Mama ko, mama sa, mako makossa. Mama ko, mama sa, mako makossa… » Radios et clubs américains balancent au rythme des deux basses et deux batteries, sur la voix sombre, entêtante d’un Manu Dibango lançant ses onomatopées. Nous sommes en 1973. Le musicien camerounais a dû quitter Paris précipitamment pour New York. Peu de temps avant, il a reçu la visite de Ahmet Ertegün, le directeur d’Atlantic records, qui produit Ray Charles et Aretha Franklin. L’artiste vit un rêve, néanmoins éveillé. Il vient de signer un contrat avec l’un des plus prestigieux labels de jazz, soul et rythm & blues. La parution du disque aux États-Unis est promue par une série de dix concerts à l’Apollo Theater de Harlem. La soirée débute avec The Temptations, n°1 en décembre 1972 au Hot 100 du Billboard, classement des 100 meilleures ventes de disques tous genres confondus aux États-Unis. Huit mois plus tard, « Soul Makossa » atteint la 35e place du même hit-parade, exploit encore jamais réalisé par un artiste africain. Dans le même Hot 100 figure une autre version de sa chanson, interprétée par l’éphémère groupe américain Afrique. Il s’en est fallu de peu pour que la chance ne tourne le dos à Manu Dibango… Que s’est-il passé ? L’enregistrement original de « Soul Makossa » figure bien au catalogue de Decca France, sur le label Fiesta, avec lequel Manu Dibango, alors musicien et chef d’orchestre respecté, dans sa quarantième année, est sous contrat. La maison de disques a bien vu les ventes de son 45 tours monter en flèche aux États-Unis dès l’automne 1972. Pourtant, elle n’a pas réagi. Dans son autobiographie, Manu Dibango raconte : « Les commandes américaines chez Decca gonflent en une dizaine de jours : cinq mille exemplaires, bientôt trente mille. Cela devrait éveiller la curiosité de la direction. Même pas. Un Africain de Douala ne peut pas faire un tube international. Le paternalisme vit encore de beaux restes*. » S’agit-il de racisme à proprement parler ? Pas vraiment, juste des habitudes discriminatoires qui survivent douze ans après la fin des colonies d’Afrique. Alors que le marché américain commence à être saturé par des reprises de « Soul Makossa » – on en compte 23 fin 1972 –, un émissaire français finit par négocier la version originale avec Atlantic pour le compte de Decca. L’histoire de « Soul Makossa » a commencée en 1971, alors que se profile pour l’année suivante la huitième Coupe des Tropiques de football (future Coupe d’Afrique des nations). Le Cameroun, doté d’une équipe prometteuse, étant le pays hôte, son ministre des Sports lance un appel d’offre pour la composition de l’hymne célébrant l’événement. La proposition de Manu Dibango est retenue. On lui remet alors un million de francs CFA – des petites coupures enveloppées dans du papier, raconte-t-il – pour assurer la production d’un 45 tours. L’hymne est gravé sur la face A et l’artiste choisit « Soul Makossa » en face B, l’une de ses plus récentes compositions. Hélas, l'équipe nationale ayant été vaincue par celle du Congo Brazzaville, le disque ne fait pas recette au Cameroun… Depuis l’accession à l’indépendance des anciennes colonies françaises et britanniques, la plupart des groupes commerciaux internationaux déjà implantés sur ces territoires se sont évertués à y consolider leurs intérêts. Les grandes maisons de disques européennes continuent d’alimenter leurs filiales locales avec des productions spécifiquement dédiées. Les marchés africains étant le plus souvent dépourvus des structures et matériels de production nécessaires à la fabrication des disques, ceux-ci sont enregistrés, réalisés et manufacturés au sein des maisons mères européennes. Les vedettes locales réalisent en Europe les disques, qui sont acheminés vers les marchés locaux. Decca France, elle-même filiale de la maison mère britannique, possède ainsi sa section Afrique, dont les productions de vinyles sont expédiées vers les marchés d’Afrique francophone. Ainsi, les disques enregistrés à Paris sur le label Fiesta par Manu Dibango ne sont quasiment pas disponibles sur le marché français. Pourtant, c’est cette musique dédiée aux Africains qui intéresse tout particulièrement les acheteurs afro-américains venus en visite chez Decca France en 1972. La mode afro-américaine est à la « blaxpoitation ». Après la période de conflits interraciaux exacerbés de la fin des années 1960, Hollywood entend revaloriser l’image des Noirs aux États-Unis, avec des films comme Shaft , porté par la musique fiévreuse et envoutante d’Isaac Hayes et sa voix de velours sombre. De retour à New York avec une brassée de 45 tours, les acheteurs afro-américains les placent dans des boutiques spécialisées. La légende veut que le très influent David Mancuso – célèbre pour ses soirées privées hebdomadaires The Loft, où s’initient les principaux courants de musiques de danse, à commencer par le disco – ait dégotté « Soul Makossa » chez un disquaire caribéen de Brooklyn. L’effet produit sur les danseurs à ses soirées est tel que le morceau va être matraqué sur les ondes de la radio WBLS par Frankie Crocker, l’un des plus influents disc-jockeys de New York. Un public nombreux tente alors de se procurer le précieux vinyle. En vain, car il n’est disponible qu’en import depuis la France, ce qui entraîne la multiplication des reprises par d’obscurs groupes locaux. Pourtant, aucune n’a la saveur de la version originale lancée sur le marché américain début 1973 par Atlantic Records, qui va dès lors capter l’essentiel des ventes.
Au moment de passer en revue les nombreux films qui, dès les années 1960 et 1970, avaient pour thème le racisme, une anecdote personnelle m’est revenue douloureusement en mémoire. En juillet 1963, jeune journaliste algérien, je décide de passer des vacances sur la Côte d’Azur. Et, avec deux collègues, journalistes également, nous nous installons sur les hauteurs de Nice dans une auberge de jeunesse. En vidant le coffre de nos effets personnels, une carte de journaliste tombe au sol sous le regard de quelques individus auxquels nous ne prêtons pas attention. De retour en soirée à l’auberge, nous remarquons un véhicule tous feux éteints. Sur nos gardes, nous rebroussons chemin, poursuivi par ce qui sans doute constitue un commando OAS – l’Organisation de l’armée secrète qui mit l’Algérie à feu et à sang –, équipé d’armes à feu. Notre 403, immatriculée en Algérie, tient la distance et, après moult angoisses, nous arrivons à semer nos poursuivants. Nous passons la nuit en forêt et, dès le lendemain, franchissons la frontière italienne pour nous mettre à l’abri de la haine raciale qui sévit. Cette anecdote vécue illustre bien l’omniprésence de transfuges de l’OAS sur la rive Sud et explique en partie les assassinats d’Algériens, les ratonnades et attentats qui vont ensanglanter la période des années 1970, laquelle culminera en 1973 avec la bombe qui a frappé le Consulat d’Algérie de Marseille, faisant de nombreuses victimes. La recrudescence des attentats visant exclusivement la communauté algérienne a très tôt mobilisé les cinéastes immigrés et français qui tentent d’alerter l’opinion publique sur un phénomène qui ne va cesser de prendre de l’ampleur. Des films dénonçant le racisme anti-arabe Très tôt, en 1970, Abdelkrim Bahloul, qui fera plus tard un long parcours cinématographique jusqu’à nos jours, signe un court métrage emblématique du racisme anti-algérien La Cellule . D’une durée de 35 minutes, il narre l’enfer de l’enfermement de quatre Algériens dans un commissariat où ils sont passés à tabac pour un motif véniel qui, pour un Français lambda, n’aurait guère prêté à conséquence. Mais il faut garder en mémoire que nombre de pieds-noirs, souvent d’anciens OAS habités d’une haine féroce des Arabes, ont rejoint en masse les rangs de la police française exerçant avec violence le ressentiment de la perte de l’Algérie française. Abdelkrim Bahloul persiste et signe. Quelques années plus tard, en 1978, il réalise un autre court métrage La Cible qui met en scène un travailleur immigré tué par un policier. L’Algérien vient de perdre son emploi parce qu’il n’arrivait pas à faire proroger son titre de séjour, sésame pour demeurer sur le sol français. Le policier, lui, rêve de promotion et s’entraîne au tir… un coup d’éclat comme ce crime pourra-t-il lui donner le coup de pouce nécessaire ? En 1974, un autre court métrage de 13 minutes, œuvre de Frank Cassenti, L’Agression , va connaître un certain succès grâce à sa distribution en salles. L’auteur de L’Affiche rouge y met en scène la violence raciste. À la sortie d’un bal, un ouvrier nord-africain est ratonné mortellement par trois jeunes gens mus par une haine viscérale. Le film, dont la dramaturgie est toute en maîtrise, glanera ici et là de nombreux prix. Le Cercle , d’une durée de 19 minutes est également inspiré d’un fait divers. Hamid Amzal son réalisateur, raconte les mésaventures d’un travailleur immigré pris d’un malaise à l’usine. Conduit auprès du docteur d’un Samu, ce dernier ne prend pas la peine de l’ausculter, convaincu qu’il a affaire à la simulation d’un ivrogne. Bonjour les préjugés ! Au bout de quelques heures l’état du travailleur en souffrance empire et inquiète l’infirmière qui alerte l’hôpital, mais il sera trop tard pour le sauver … Dans Petite histoire d’œufs (1974-12 minutes), le Tunisien Mohamed Charbagi déploie une allégorie pour dénoncer le racisme. Un personnage en forme d’œuf brun, n’arrivant pas à survivre dans un pays démuni, décide d’émigrer. Il rejoint une contrée d’œufs blancs qui commencent par le refouler, mais il s’entêtera …
Au mois de juin 1973, la rue Monge cristallise la lutte menée par les militants d’extrême gauche contre les groupuscules fascistes à Paris. Cette rue du Quartier latin apparaît également dans le roman Chaîne de Saïdou Bokoum comme l’espace de convergence des luttes des étudiants et travailleurs africains pour la reconnaissance de leurs droits. Le croisement possible de ces deux manifestations dévoile un itinéraire à la fois réel et imaginé dans cette rue devenue le théâtre du combat antiraciste.
Les coulisses d’un projet Depuis deux ans, des rencontres déterminantes entre la directrice générale de l’École de Condé, un historien qui a entraîné dans son sillage plusieurs chercheurs – sociologues et historiens – et le Musée national de l’histoire de l’immigration ont permis d’expérimenter, d’innover, et de croiser des mondes professionnels et artistiques. Ce projet a donné l’occasion d’éprouver un nouveau mode de collaboration entre disciplines et entre différents niveaux territoriaux. Tous les protagonistes – étudiants, chercheurs, institutions – se sont réunis autour d’un enjeu majeur : comment changer les représentations en matière de flux migratoires, en particulier celles qui portent sur les frontières ?
Petit jeu de société pour déconfinement très progressif… 60 immigrés ou réfugiés installés en France sont cachés dans ce texte. Trouvez-les ! 22 femmes, 38 hommes, première génération uniquement (naissance à l’étranger).