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De l’autre côté du miroir

Dire, voir, témoigner


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Rubrique
Article hors dossier

Ce qui traverse l’ensemble des photos que j’ai réalisées à partir de ces histoires, toutes différentes, c’est un miroir, que j’ai déplacé plusieurs centaines de fois sans jamais rentrer dans le champ de ce qu’il reflète. Sauf une fois, la seule où je suis passé de l’autre côté du miroir pour me faire photographier et me prêter au jeu de mon propre dispositif, et donc choisir les éléments qui allaient composer le portrait.

Les photos utilisées, toutes deux photographiées en pose longue comme le portrait lui-même, sont véritablement une mise en abîme de ce qui m’a conduit jusqu’à ce projet RESTRICA.

Sur la première, prise tôt le matin depuis la sortie du S-Bahn de la Potsdamer Platz, dans cette ville de Berlin où je vis depuis plus de dix ans, je cache avec mon épaule la silhouette filée d’un homme qui partait. La deuxième photo est déjà un mélange de deux éléments : le visage du cinéaste italien Nanni Moretti et la Cour de cassation à Rome. Elle est issue d’Alternativa Popolare, une mini-série réalisée à Rome à l’été 2018 sur les figures de résistance italienne la semaine où le gouvernement Salvini a été formé. Le procédé de mise en transparence du visage de Nanni Moretti (le cinéaste qui a le plus influencé mon rapport à la fiction) et de la Cour de cassation (référence aux Girotondi, mouvement de résistance populaire à Berlusconi dont il a été un animateur fervent) a été une étincelle dans ma réflexion sur le dispositif utilisé pour RESTRICA. Les premières discussions avec Pascale Laborier sur ce que pourraient être ces portraits ont mis en évidence une intuition partagée sur le fait qu’ils devaient s’appuyer sur la transparence et la superposition : Pascale avait elle-même à l’esprit le travail d’une autre photographe-plasticienne, berlinoise elle aussi, dont une oeuvre apparaît dans sa photo. Au moment de réaliser mon portrait, c’est très logiquement la main de Pascale qui appuie sur le déclencheur et pousse le miroir. La photo porte la marque de son geste particulier : en poussant le miroir plus lentement que je ne l’aurais fait, cela crée une traînée de mouvement inédite sur les objets de la photo : ma tasse de café fétiche, mon appareil photo et les Gummibärchen.

Cette photo symbolise d’une certaine manière ces deux années de collaboration, conclues par une exposition et le présent hors-série.

Article issu de

Poser pour la liberté

Portraits de scientifiques en exil

N°Hors-série automne 2020

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