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Quelque par où aller vivre


Par
Fabienne Brugère philosophe, présidente de l’université Paris Lumières
Rubrique
Éditorial

Quand donc est-on chez soi se demande Barbara Cassin ? Quand on peut, par la nostalgie, éprouver à la fois l’enracinement et le déracinement, ce qui donne pour acquis l’expérience du voyage. Mais que faire quand le chez soi est barré, quand on ne peut plus vivre sans des empêchements injustes, des atteintes à sa propre existence, à son corps et à ses droits ? Le projet Regards sur les exils scientifiques contraints d’aujourd’hui (RESTRICA), initié dans notre université Paris Lumières, en fait un objet de savoir par le biais des scientifiques en danger dans leur propre pays. Guerres en Syrie ou au Yémen, non respect des droits de l’homme et de surcroît académiques en Iran ou en Turquie, mais aussi au Brésil, en Hongrie ou ailleurs. Chaque fois, quand il n’est plus possible de rester, il faut pouvoir partir et être accueilli quelque part. Et, lorsqu’il s’agit de scientifiques, ce refuge doit devenir un lieu pour continuer à pratiquer sa recherche, rencontrer d’autres chercheurs ou étudiants, etc. La France, comme d’autres pays démocratiques, promeut une politique d’hospitalité face à de telles situations ; elle ouvre ses universités et ses organismes de recherche, ce dont témoigne le Programme national d’accueil en urgence des scientifiques en exil (PAUSE) créé en 2017 et dont Pascale Laborier est l’une des initiatrices.

Toutefois, secourir, accueillir et intégrer sont des actions politiques qui supposent des amplifications de ce programme, des médiations et des interventions à différentes échelles. Dans le Projet de paix perpétuelle, Emmanuel Kant pose une vérité qui devrait aujourd’hui être définitive : « Hospitalité signifie donc uniquement le droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. » L’hospitalité est certes une réponse à un appel. On frappe chez moi, ça me remue, vais-je m’endormir à nouveau ou vais-je me lever pour ouvrir ma porte ? Mais, plus encore, comme l’écrit Kant, elle suppose un État qui développe des politiques d’hospitalité et rend possible les inventions collectives pour l'ouverture à l’autre.

Les universités ont un rôle essentiel à jouer dans cette hospitalité en situation, en particulier pour les scientifiques menacés. Il ne s’agit pas tant du déploiement de gestes héroïques et individuels mais de lieux d’accueil, de programmes de recherche et d’enseignement adaptés, de bibliothèques disponibles, de possibilités de logement. Pour faire hospitalité dans l’enseignement supérieur, il faut bien sûr des décisions politiques de tous ordres : mobilisation des présidences d’université, mise au point de programmes ministériels ou européens, financement des initiatives territoriales.

L’hospitalité est une victoire précaire sur une violence toujours possible qui consiste à ajourner l’hospitalité et à percevoir autrui comme un ennemi plutôt que comme un hôte. Les dispositifs d’accueil et les politiques publiques ont pour mission de créer ce qu’Avishai Margalit nomme une « société décente », « une société dont les institutions n’humilient pas les gens ». RESTRICA est un programme qui mérite soutien et reconnaissance. Il participe d’une compréhension de notre humanité comme soucieuse de la liberté de parole et de la circulation du savoir. Il met en avant une perspective originale à travers la collaboration d’une politiste parisienne, Pascale Laborier, et d’un photographe berlinois, Pierre-Jérôme Adjedj, amplifiant les liens entre les arts et les sciences sociales dans un monde ambigu, qu’il faut plus que jamais interpréter. Par ailleurs, il s’agit de vies en exils, d’individus rendus vulnérables,  qui peuvent se raconter mais échouent souvent à le faire à cause du traumatisme vécu, du lieu perdu et de la difficulté à habiter une autre terre, inconnue et non encore chargée d’affects, de mémoire. Les savants ou les chercheurs font l’expérience de l’exil au même titre que d’autres. RESTRICA fait surgir beaucoup d’images à travers lesquelles réside l’espoir souvent ténu d’une vie meilleure. Revivre enfin, partir, repartir, renaître, et avoir la chance de percevoir ce sentiment de nouveauté, continuer à faire son métier ou à conduire sa passion du savoir. Nous avons un rôle à jouer, en France, maintenant.

Article issu de

Poser pour la liberté

Portraits de scientifiques en exil

N°Hors-série automne 2020

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