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Sous le signe de Marie Curie


Par
Sébastien Gokalp directeur du Musée national de l’histoire de l’immigration
Rubrique
Éditorial

La recherche scientifique est rarement associée à l’exil. La formation intellectuelle, les études et l’enseignement ont besoin pour se développer d’un cadre stable, en général assuré et financé par les États. Pendant longtemps, les scientifiques étaient d’ailleurs sous la protection du pouvoir, politique, religieux ou militaire. En Europe, la mobilité des gens de savoir se développe au XIIe siècle, lorsque les écoles parisiennes attirent par le breton Abélard, l’allemand Hugues de Saint- Victor, l’italien Pierre Lombard, l’anglais Etienne Langton. Cette mobilité privilégiée donne naissance plus tard à l’Europe des Lumières, où les scientifiques mettent en commun leurs savoirs, où Catherine II n’hésite pas à faire venir Diderot. Évidemment, à cette vision heureuse des relations entre savants et pouvoir on pourrait opposer les nombreuses histoires conflictuelles, sur le modèle de Galilée. Ces défiances sont nombreuses au XXe siècle, lorsque les scientifiques fuient le nazisme puis les multiples régimes totalitaires. Au XXIe siècle, ces situations de crise continuent. Dans de nombreux endroits, la dictature, l’instabilité et les conflits sont toujours présents.

Cette exposition s’organise autour de PAUSE, et de l’attention portée aux scientifiques, une catégorie de population à laquelle on pense rarement lorsqu’on évoque aujourd’hui les réfugiés. On quitte son pays pour des raisons économiques, politiques, mais pourquoi les scientifiques, qui ont bénéficié de la formation universitaire de leur État, ont souvent de meilleurs revenus que la moyenne de la population, voudraient-ils le quitter ? Il n’est pas dans cette publication question de fuite des cerveaux, ou des conditions de travail et salariales meilleures qui justifieraient la migration, mais bien d’un départ contraint. L’exposition, qui aborde la question sans a priori, en s’appuyant sur des récits de vie, apporte des éléments de réponse qui permettent de mettre mille visages sur ces histoires : comment décider de partir ?

Que laisse-t-on derrière soi ? Quelles conditions de travail seront possibles à l’arrivée et quelle reconnaissance dans des systèmes de validation scientifique autres, dans une langue différente ? La science se nourrit des échanges, et plus que jamais à l’ère d’Internet. Mais construire son monde dans un nouveau pays n’est jamais simple ; et rétablir les conditions de travail et de réception des travaux relève parfois de l’impossible. Nombreux sont les scientifiques en exil qui ont dû abandonner leurs recherches, leurs pratiques pour des métiers alimentaires, pour assurer le quotidien. Des programmes comme PAUSE ont le mérite de permettre à tous, et ceux-là en particulier, de continuer, malgré tout, et de sortir de la précarité. La France a, dans le domaine de l’hospitalité des scientifiques, une longue tradition : et l’on pense à Marie Curie, arrivée de Pologne à 24 ans parce qu’elle était empêchée de poursuivre ses études dans son pays, première femme prix Nobel (et deux fois !) en son nom, que le Musée national de l’histoire de l’immigration a mise à l’honneur en donnant son nom à l’une de ses salles.

Cette exposition, à laquelle le Musée national de l’histoire de l’immigration a souhaité s’associer via l’édition de ce Hors-série de la revue Hommes & Migrations qui fait office de catalogue, donne à voir ces tranches de vie, mêlant témoignages, analyses et compositions photographiques. Cette démarche rejoint celle du musée, dont la collection associe documents d’histoire, parcours individuels et œuvres d’art contemporain. Cette aventure commune a pu se concrétiser grâce à l’engagement, de Pascale Laborier, de Pierre-Jérôme Adjedj, d’Abigail Gérard, d’Amaryllis Quezada et, du côté du Musée, de Marianne Amar et Marie Poinsot, dont je souhaite saluer l’implication sans faille. Souhaitons que les multiples lectures possibles de ce catalogue permettront au lecteur de prolonger la visite de l’exposition, ou de découvrir le travail des commissaires, des auteurs et des artistes.

Article issu de

Poser pour la liberté

Portraits de scientifiques en exil

N°Hors-série automne 2020

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