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« L’accueil, c’est un accompagnement concret et personnalisé »

Entretien avec Aboubakr Chraïbi, professeur à l’INALCO, spécialiste de la littérature arabe prémoderne et des Mille et Une Nuits Savoirs en exil


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Abigail Gérard : Dans quelles circonstances avez-vous pris part au Programme national d’accueil en urgence des scientifiques en exil (PAUSE) ?

Aboubakr Chraïbi : Je suis entré en contact avec PAUSE en septembre 2017 via INALC’ER, un programme à destination des étudiants en exil créé par Pénélope Riboud. Ce programme a vocation à réinsérer les étudiants qui ont dû quitter leur pays et interrompre leurs cursus dans des circonstances difficiles. Le but est de leur donner les outils pour reprendre leurs études, notamment la maîtrise de la langue française. L’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) peut, grâce à sa spécificité, mieux les accueillir, parce que la plupart des langues des personnes en exil, comme le pachto, le peul ou l’arabe, y sont enseignées. Les étudiants, trouvant à l’INALCO des enseignants qui connaissent bien leur langue et leur culture, et des étudiants qui souhaitent s’y initier, peuvent donc s’intégrer plus facilement, créer un climat de partage et d’échange, et mieux valoriser leur propre bagage.

A. G. : Quel est le rôle de l’accueillant ?

A. C. : Un enseignant-chercheur au Yémen était en danger de mort du fait de ses opinions politique. Nous devions faire quelque chose pour lui. Le problème était tout d’abord de pouvoir le faire sortir de son pays, toujours en guerre. Plusieurs personnes se sont impliquées dans cette phase aux côtés de l’INALCO, bien entendu, dont la présidence, mais aussi ma collègue Pénélope Riboud, et ont déployé d’immenses efforts. Nous avons dû agir dans l’improvisation. Nous avons accompagné cette personne dans toutes ses démarches, y compris dans la vie quotidienne. Après ce premier accueil, le problème de l’accompagnement dans la durée s’est posé. PAUSE demande en effet une présence constante.

A. G. : Quelles sont les principales difficultés pour ces chercheurs ?

A. C. : La langue d’abord, la compréhension du système universitaire français, l’enseignement et la recherche ensuite, mais le plus important, la voie à suivre pour l’insertion professionnelle. Les personnes qui arrivent sont souvent isolées dans des bulles (enseignants-chercheurs comme étudiants). Certains sont rompus aux relations internationales, ont l’habitude de participer à des conférences, à publier dans des revues, d’autres sont totalement étrangers à tout ça… Il faut donc entreprendre un travail continu de reconnaissance et d’acclimatation. C’était le cas pour mon confrère yéménite. Il fallait un accompagnement personnalisé. Il préparait un manuel de langue yéménite mais il n’avait pas de vision claire, pas de modèle en tête qui corresponde aux normes françaises. L’accompagner comme il le fallait était très chronophage. Là, nous avons utilisé le budget alloué par PAUSE pour désigner un collègue enseignant- chercheur en arabe pour le « chaperonner », en établissant un contrat d’accompagnement de deux heures par semaine, pour la préparation de son manuel, etc. Cette aide lui a permis d’acquérir sa légitimité de spécialiste de cette langue très rarement enseignée. Par la suite, j’ai répété ce même principe pour les deux autres lauréates de PAUSE. C’est indiscutablement utile. J’ai mis l’une des deux, qui vient d’Afghanistan et qui y enseignait le français, en contact avec l’un des responsables de l’aire culturelle qui la concerne, ce qui est l’une des forces de l’INALCO, et qui pouvait lui offrir immédiatement du travail : elle a été installée sur un poste de lectrice. Pour l’accompagner, un spécialiste de la traduction a établi un calendrier de travail hebdomadaire avec elle. Pour l’autre lauréate, qui vient de Syrie et qui a obtenu une qualification pour concourir à un poste de maître de conférences de la 15e section, une historienne a été missionnée pour l’accompagner dans l’écriture d’articles et la préparation des concours. Ce système que j’ai imaginé a été généralisé à l’ensemble des lauréats. Pour chacun d’eux, il y a un accompagnement régulier, concret et sur des objectifs précis. J’ai préféré choisir quelque chose en interne, que l’on maîtrise, pour optimiser les chances pour nos lauréats d’avoir un emploi à la sortie de leur accompagnement, plutôt qu’une solution dans le privé qui est fermé et trop complexe.

A. G. : Quel élément dans votre trajectoire personnelle vous a amené à participer à PAUSE ou à INALC’ER ?

A. C. : C’est humain, c’est quelque chose qui paraît naturel à faire dans ce monde. Si j’étais agriculteur, j’essaierais d’aider les autres agriculteurs en exil et en difficulté à faire valoir les compétences qu’ils possèdent déjà et à reprendre leur métier. Mais en tant qu’enseignant-chercheur, je suis mieux placé pour aider celles et ceux qui veulent reprendre des études ou qui possèdent des compétences dans l’enseignement et la recherche, alors pourquoi ne pas le faire. C’est le principe général de solidarité.

Article issu de

Poser pour la liberté

Portraits de scientifiques en exil

N°Hors-série automne 2020

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