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Naïl Ver-Ndoye, Grégoire Fauconnier, Noir. Entre peinture et histoire,


Par
Mustapha Harzoune Journaliste.
Rubrique
Champs libres : livres

Magnifique livre que cette anthologie qui rassemble rien moins que 300 œuvres présentant différentes présences de figures noires dans la peinture européenne depuis le XIVe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. 300 œuvres et 200 artistes sont ici analysés, mis en perspective, en dialogue et confrontations, par ces duettistes professeurs d’histoire. Cet album ou musée imaginaire propose une visite non pas en dix salles mais en autant de chapitres. Il s’ouvre sur la « domesticité » et se referme sur quelques « figures politiques », et, chemin faisant, il s’arrête sur les « talents », les « scènes de vie », la « présence noire », le « corps » ou « l’esclavage ». Ainsi, le propos ne réduit pas l’approche aux seules questions de l’esclavage ou de la colonisation – présentes, nécessairement et significativement, comme le montre, par exemple, cette scène de viol dans le tableau intitulé Rapt de la négresse peint en 1632 par le peintre flamand Christiaen van Couwenbergh. Les auteurs ont choisi de rendre la complexité et la diversité d’une présence et d’un rapport à l’Autre qui ne se limitaient pas, et ne peuvent se limiter, aux seuls et terribles rapports de domination. En témoignent ces rares (tout de même) représentations : Le Baiser peint en 1887 par Théodore Jacques Ralli et Bonheur d’amour prussien d’Emil Doerstling (1890). Le premier offre le prude baiser d’un « couple panaché », le second une lumineuse et heureuse femme blanche enlaçant un homme noir en uniforme.

Ce parti pris éditorial est, de manière assumée, « un plaidoyer pour l’ouverture à l’autre » et le refus de l’enfermement (voir, sur ce thème, le roboratif entretien donné par Fatou Diome au Monde le 25 août). Pour autant, il permet de revenir sur la longue histoire de la présence noire en Europe, de dépoussiérer et d’ouvrir les représentations nationales, de contribuer « à la connaissance objective de l’identité historique de l’Europe ». Livre prophylactique car, au moment où les crispations identitaires grossissent, éreintant au passage « la diversité », sur le terrain, dans les rues de France et dans les cours d’école, les demandes d’explications et les besoins de repères se multiplient, dans le silence des cœurs et l’indifférence générale.

D’où, sans doute, le choix d’une présentation pédagogique, à la portée de tous, dynamique (voir la rubrique « Pour aller plus loin » et les mises en réseau des œuvres et des artistes), et une maquette particulièrement soignée. L’éditeur a fait son travail ! Il est à souligner qu’Omniscience fut le seul à tenter le pari de cette publication qui faisait peur à moult grandes dames de l’édition (au prétexte de réticences quant à l’usage du mot « Noir » ou que « le public français n’est pas prêt »). Mieux, il décida les auteurs à intégrer davantage de peintures et de reproductions. À l’arrivée, Noir est un succès d’édition. Chapeau donc !

Le résultat offre des reproductions d’exception pour un thème encore peu exploré (voir l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse au musée d’Orsay le printemps dernier). La représentation des Noirs dans la peinture reste une façon neuve « d'envisager les enjeux de la diversité ». Il en est des Noirs en peinture comme il en a été, ou en est encore, des Noirs et autres Maghrébins au cinéma : inconnus, invisibles, mystérieux, insignifiants, imaginés ou fantasmés… La peinture reflète et porte les préjugés des temps. Davantage prétexte ou reflet, le Noir est rarement peint pour lui-même, en sujet, pour dire une existence particulière, voire une destinée d’exception. Il reste à souhaiter que la peinture, de clé d’entrée pour l’Histoire, devienne aussi un passe permettant d’ouvrir sur la société.

Article issu de

Capitales européennes et diversité culturelle

Portfolio : L'année 1939 dans les collections du Musée

N°1327 octobre-décembre 2019

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