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Papicha

Film de Mounia Meddour (France, 2019)


Par
Mouloud Mimoun Journaliste Cinéma.
Rubrique
Champs libres : films

Avec cinq films maghrébins présentés dans les sections parallèles, dont quatre premiers longs-métrages où figure Papicha de Mounia Meddour en sélection officielle dans la catégorie Un certain regard, le festival de Cannes 2019 confirme l’émergence d’une nouvelle vague dans laquelle prédominent nouveauté, jeunesse et féminisme.

Mounia Meddour ne pourra renier sa filiation, elle est la fille de Azzedine Meddour, désormais disparu, qui a signé en 1997 l’un des plus beaux films du cinéma algérien, La Montagne de Baya, tourné en langue kabyle.

Après des études en journalisme et communication, Mounia a suivi les cours de la Femis à l’issue desquels elle a réalisé plusieurs courts-métrages remarqués ici et là. Pour son passage au long-métrage, elle s’est certes inspirée de sa propre vie d’étudiante en Algérie, mais elle démontre surtout une rare maîtrise sur le versant de la fiction cinématographique. L’intrigue a pour toile de fond et pour thème central la fameuse décennie noire, ces années 1990 où le fondamentalisme islamique imprégnait fortement la société algérienne sous de nombreux aspects, dont celui du sort réservé aux femmes.

Les « Papichas » désignent dans le parler algérois toutes ces jeunes filles qui ne portent pas le hijab et s’affichent ouvertement modernes et coquettes. Nedjma, 18 ans, est l’une d’elles. Elle habite la cité universitaire réservée aux étudiantes. Son idéal, c’est de devenir styliste. En compagnie de ses meilleures amies, elle se faufile à la nuit tombée à travers le grillage pour rejoindre la boîte de nuit où elle vend ses créations à toutes ces papichas désireuses de se vêtir de tenues dont les lignes lorgnent ouvertement vers la séduction.

En ces heures sombres où le climat et l’air du temps sont délétères, la situation sociale et politique de l’Algérie ne cesse de se dégrader. Nedjma, au caractère bien trempé, ne se résigne pas. Refusant cette fatalité frappée du sceau de la déprédation, la jeune créatrice va lutter contre les diverses embûches qu’elle rencontre de manière à conquérir sa liberté. Bravant tous les interdits brandis par un milieu hostile et plutôt prompt à s’opposer aux adeptes de la liberté, Nedjma réussira à organiser malgré tout un défilé de mode dont les costumes s’inspirent du « haïk », ce voile blanc issu de la tradition algérienne et qui souvent laissait entrevoir de beaux atours pour les plus jeunes qui le portaient.

Outre un scénario remarquablement structuré où la dramaturgie est toute en maîtrise, l’image, le cadre et la direction d’acteurs confèrent au film une qualité rare pour un premier essai derrière la caméra qui, avec pléthore de plans rapprochés et de gros plans, apporte une forte présence à la galerie de comédiennes, ces soi-disant seconds rôles, si souvent sacrifiés au profit de l’héroïne ou du héros principal. Ici, Nedjma est interprétée par Lyma Khoudri, étonnante de bout en bout, elle qui fait ses débuts dans Papicha. On aura l’occasion de la revoir sur les antennes de Canal+, en septembre octobre, pour la série Les Sauvages de Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah, auteur des quatre tomes qui sont à l’origine du feuilleton.

« Nedjma vient d’un milieu populaire, nous dit Mounia Meddour. Beaucoup de filles travaillaient dur pour pouvoir vivre en cité universitaire. Pour étudier bien sûr, mais aussi pour avoir un peu de liberté, s’éloigner du carcan familial caractérisé par le père ou le frère. C’était un espace de liberté. Nedjma est une jeune femme combative, qui rêve de rester dans son pays. J’étais comme elle : quand on est jeune et qu’on n’a pas conscience des opportunités qu’offre l’étranger, on n’a pas envie de partir. Le départ a été difficile pour moi. Il s’est fait du jour au lendemain (son père, intellectuel et artiste était menacé par le GIA). C’était un déracinement » conclut-elle.

Les comédiennes qui incarnent ses amies sont loin d’être des faire-valoir. Mentionnons Wassila (Shirine Boutella) plus fleur bleue que Nedjma, Kahina (Zahra Doumandj) qui rêve de partir au Canada (à l’époque Roch Voisine était leur idole dira Mounia), Samira (Amira Hilda Douaouda), la plus religieuse de toutes, qui sera l’élément déclencheur du défilé qui tournera au drame… « C’est elle qui rappelle à Nedjma qu’il ne faut pas baisser les bras, nous précise la réalisatrice, et finalement cela devient un acte fédérateur fort, toutes les filles contribuent à ce moment inédit de lâcher-prise. »

Article issu de

Capitales européennes et diversité culturelle

Portfolio : L'année 1939 dans les collections du Musée

N°1327 octobre-décembre 2019

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