Parcours

21960-1980 : Exils et contrechamps

À partir des années 1950, les indépendances du Maroc, de la Tunisie puis de l’Algérie reconfigurent les échanges entre les deux rives de la Méditerranée. Dans les années 1960-1970, tandis que la Nouvelle Vague renouvelle les formes et que le cinéma militant s’impose, les migrations postcoloniales s’intensifient, mais celles et ceux qui les vivent restent largement hors champ.

Cinéma Louxor, Paris, Néfertiti reine du Nil, semaine du 10 au 16 novembre 1971

Legende

Cinéma Louxor, Paris, Néfertiti reine du Nil, semaine du 10 au 16 novembre 1971

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© Jean-Marcel Humbert

À Paris, une autre histoire s’écrit. Des cinéastes venus du Maghreb s’y forment, notamment à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), ancêtre de La Fémis. Certains repartent, d’autres s’installent en France. Une diaspora intellectuelle se constitue, investit les cinémas du Quartier latin, les ciné-clubs, les revues. 

Ali Ghalem en fait partie. Il réalise le premier film sur l’immigration en France et le quotidien des travailleurs immigrés : Mektoub ? (1967). Des réalisateurs français s’emparent également de la question de l’immigration comme Michel Drach avec Élise ou la Vraie Vie (1970) ou Yves Boisset avec Dupont Lajoie (1975), premier film populaire abordant le racisme.

Photogramme du film "Mektoub ?", 1969 © Ali Ghalem

Photogramme du film « Mektoub ? », 1969

© Ali Ghalem

Un cinéma qui dénonce

Dans les années 1960 et dans le contexte économique des Trente Glorieuses, la France fait appel à une main-d’œuvre issue de ses anciennes colonies, venue principalement d’Afrique du Nord.

Dans le même temps, plusieurs films marquent l’émergence d’un cinéma engagé sur l’immigration maghrébine. À la charnière des années 1960 et 1970, dans l’élan de Mai 68, le cinéma devient un terrain d’expérimentation et d’engagement. À Vincennes, l’Université nouvelle rassemble cinéastes, penseurs et étudiants. Dans les usines occupées, des collectifs comme Cinélutte ou les groupes Medvedkine, initiés par Chris Marker, filment grèves et mobilisations. Ils rendent visibles les travailleurs immigrés. Alors que leur quotidien était auparavant relégué à des rôles mineurs, ils occupent le centre de la narration et deviennent, dans certains films, acteurs de leur destinée.

Mohamed Chouikh, Michel Drach et Marie-José Nat, 1969

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Mohamed Chouikh, Michel Drach et Marie-José Nat, 1969

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© Reporters Associés / Gamma Rapho

René Vautier en tournage en Algérie, Années 1970

René Vautier en tournage en Algérie, Années 1970

© Moira Chappedelaine-Vautier

Caméras en lutte

Figure majeure du cinéma militant et résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, René Vautier fait de la caméra un outil de contre-pouvoir. Après l’indépendance, il s’installe en Algérie où il participe à la structuration du jeune cinéma national : formation de techniciens, coopératives, outils de diffusion et création des « cinés-pops », projections ambulantes dans les villages et quartiers populaires… Le cinéma devient outil de débat et d’éducation populaire. Avec Peuple en marche ou L’Algérie en flammes, René Vautier accompagne les luttes anticoloniales et l’invention d’un cinéma tourné vers le peuple. Ses films relient combats ouvriers, solidarités immigrées et engagement politique dans une même éthique : filmer avec, et non sur. En 1973, il mène une grève de la faim pour obtenir la sortie du film interdit sur le 17 octobre 1961 réalisé par Jacques Panijel.

Cette génération engagée compte aussi Annie Tresgot qui, avec Les Passagers (El Ghorba), filme au plus près les réalités ouvrières et immigrées de la France des années 1970.

En savoir plus sur le cinéma militant de René Vautier et Annie Tresgot

Le cinéma populaire face au racisme

Affiche du film Dupont Lajoie

Dans les années 1970, des réalisateurs français s’emparent du sujet du racisme pour mieux le dénoncer. Le film le plus emblématique est Dupont Lajoie d’Yves Boisset avec l’apparition de l’acteur Mohamed Zinet qu’on retrouvera dans de nombreux films français. Grâce à cet immense succès, plus de un million de spectateurs, le grand public prend conscience de l’ampleur des discriminations et des difficultés du quotidien d’un immigré dans la France des années 1970. Dans Élise ou la Vraie Vie, le réalisateur Michel Drach montre pour la première fois sur grand écran une histoire d’amour entre un ouvrier algérien et une jeune femme française.

Même si les mentalités évoluent, la réalisation de ces films reste difficile. Le tournage de Dupont Lajoie est menacé par l’extrême droite et Michel Drach est contraint d’investir son propre argent, aucun producteur ne voulant produire un film sur un couple franco-algérien.

Mohamed Zinet à Alger, pendant le tournage du film Tahya ya Didou, 1970

Mohamed Zinet à Alger, pendant le tournage du film Tahya ya Didou, 1970

© Anne Papillault

Focus : Mohamet Zinet, acteur et réalisateur

Mohamed Zinet a débuté sa carrière au théâtre en Algérie avec Kateb Yacine, puis dans la troupe du metteur en scène français Jean-Marie Serreau. Il a aussi été l’assistant de Giollo Pontecorvo pour le film La Bataille d’Alger. Reconnu comme comédien en Algérie, il devient « culte » grâce à la réalisation de son unique film en 1971, Tahia Ya Didou ! (Alger insolite), où l’artiste détourne une commande de la ville d’Alger pour en faire une ode poétique et politique. Ce film provoque son exil en France où il devient la figure du travailleur immigré arabe dans le cinéma français, avec ses rôles dans Dupont Lajoie d’Yves Boisset, La Vie devant soi de Moshé Mizrahi (1977), Le Bougnoul de Daniel Moosmann (1975) ou encore les films de René Vautier.