31980-2000 : Révélations et premier plan
Dans le sillage de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, une nouvelle génération de cinéastes, d’acteurs et d’actrices issus de l’immigration maghrébine ouvre le cinéma français à d’autres récits.
Abdellatif Kechiche, « La Graine et le Mulet », 2007
© Pathé Films - France 2 Cinéma
Au milieu des années 1980, la banlieue entre dans le champ du cinéma. Avec Le Thé au harem d’Archimède de Mehdi Charef comme avec les films de Rachid Bouchareb, les quartiers populaires cessent d’être un simple décor pour devenir un territoire de cinéma, traversé par les questions du racisme, des violences policières, de l’identité et de l’émancipation.
Le choc médiatique provoqué par la sortie de La Haine en 1995 marque un tournant. Avec l’arrivée des multiplexes en périphérie des villes, la production cinématographique s’oriente vers des films blockbusters ayant pour thème les banlieues. Dans le même temps, s’éloignant des représentations sensationnalistes, Malik Chibane, Rachid Djaïdani, Karim Dridi ou Rabah Ameur-Zaïmeche filment leurs territoires, entre chronique sociale, humour et réalisme poétique.
Les années 1990 voient aussi émerger une génération de comédiens et comédiennes qui accèdent à des premiers rôles : Isabelle Adjani, Sami Bouajila, Rachida Brakni, Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Samir Guesmi, Zinedine Soualem ou Roschdy Zem déplacent les imaginaires du cinéma français. Puis viennent Leïla Bekhti, Hafsia Herzi, Karim Leklou ou Tahar Rahim révélés notamment par Jacques Audiard et Abdellatif Kechiche.
Affirmations et représentations des cultures immigrées
Avec plus de six millions de téléspectateurs chaque semaine, l’émission Mosaïque marque toute une génération. Diffusée à partir de 1977 sur FR3, pensée comme un magazine des cultures de l’immigration, elle dépasse rapidement ce cadre pour devenir un laboratoire audiovisuel où se croisent reportages, débats, chroniques et cinéma.
Mouloud Mimoun, Djelloul Beghoura et Tewfik Farès sur le plateau de Mosaïque
© Fonds Tewfik Farès, EPPPD-MNHI
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Tewfik Farès à la réalisation d'une des émissions Mosaïque, 1977-1987
Credit
© Fonds Tewfik Farès © Palais de la Porte Dorée, collection Musée national de l'histoire de l'immigration
Son fondateur, Tewfik Farès, cinéaste formé entre Alger et Paris, choisit d’y réserver une place essentielle au cinéma, convaincu que l’image peut relier les communautés et éveiller les consciences. À ses côtés, Mouloud Mimoun, formé à la Cinémathèque algérienne, apporte un regard cinéphile précis et exigeant. Il est le premier à analyser les représentations des immigrés à l’écran. Présentateur phare de l’émission, Djelloul Beghoura – acteur dans Ali au pays des mirages, Le Voyage de Selim ou chez Jean-Luc Godard – devient un véritable passeur entre les artistes et les familles immigrées, en arabe comme en français. Ensemble ils accompagnent l’émergence d’artistes, d’intellectuels et de cinéastes ou d’acteurs qui vont profondément transformer les imaginaires.
En savoir plus sur l'émission Mosaïque
Une cinquantaine de fictions opposent des Maghrébins hors la loi à des policiers qui font régner l’ordre : La Balance de Bob Swain (1982) remporte trois Césars, suivi de L’Arbalète de Sergio Gobbi (1984) ou Police de Maurice Pialat (1985). Ces films au casting attractif sont particulièrement révélateurs du fait qu’à la fin des années 1980 la culture coloniale continue d’influencer la représentation des immigrés maghrébins au cinéma. Ils sont pourtant largement distribués au cinéma et font des millions d’entrées.
Entrer dans le champ
En réaction à ces films et dans le sillage de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, un nouveau cinéma voit le jour que certains critiques nomment « cinéma beur ». Ce cinéma est porté par une génération de professionnels soucieux de raconter d’autres histoires. En 1985, plusieurs films sur l’immigration marquent un tournant. Avec Le Thé au harem d’Archimède, Mehdi Charef ouvre une voie nouvelle et devient un marqueur générationnel en racontant l’amitié de deux adolescents vivant en banlieue parisienne, dont l’un est fils d’immigrés.
Synopsis
Dans une cité dortoir morose de la banlieue parisienne des années 1970, deux amis - Madjid et Pat - tentent de tromper leur ennui. Le soir, ils retrouvent un groupe de copains et organisent des virées à Paris : une séance de ciné ou, plus rarement, un repas, quand ils ont réuni suffisamment d'argent avec leurs trafics en tout genre. Peu à peu, les deux amis sombrent, comme tant d'autres avant eux, dans la petite délinquance...
À propos
Depuis sa sortie en 1985, Le Thé au harem d’Archimède est considéré comme ayant marqué l’émergence d’un nouveau courant cinématographique en France : celui du cinéma beur, créé par des réalisateurs ayant grandi dans l’Hexagone comme enfants d’immigrés venus d’Afrique du Nord, pour lesquels la dénomination « beurs » devient courante à l’époque. Dans Le Thé au harem, le réalisateur et scénariste, Mehdi Charef, porte à l’écran un protagoniste largement autobiographique, puisé dans son passé de jeune issu de l’immigration algérienne et vivant dans une banlieue défavorisée de Paris, où sévissent chômage, discriminations et affrontements avec la police. Récurrents dans les films classés comme beurs, ces milieux sont pourtant loin d’occuper l’intégralité de ce corpus qui, en évoluant, se diversifiera sensiblement.
Alec G. Hargreaves, Extrait de l’article Le cinéma beur des années 1980-2000 issu du catalogue de l’exposition, Héritages maghrébins. Une histoire du cinéma français, pp.115-116.
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Kader Boukhanef sur le tournage du film Le Thé au Harem d'Archimède, 1985
Credit
© Jacques Prayer / Gamma Rapho
Le Thé au Harem d'Archimède, 1984, Michèle Ray Gavras - KG Productions
© Palais de la Porte Dorée, collection Musée national de l'histoire de l'immigration
La même année, Rachid Bouchareb réalise Bâton rouge, où le rêve d’Amérique devient un horizon de liberté pour une jeunesse issue de l’immigration. Avec Le Thé à la menthe, Abdelkrim Bahloul explore les tensions de la double culture entre les deux rives de la Méditerranée. Leurs films racontent de l’intérieur une jeunesse confrontée au racisme et à la relégation. Une parole directe qui rompt avec les clichés et fait entrer les enfants de l’immigration au cœur du récit et de l’écriture cinématographique.
Pour aller plus loin
Retrouvez notre dossier sur La Marche pour l'égalité des droits et contre le racisme, 1983
La banlieue fait son cinéma
Avec deux millions de spectateurs, Prix de la mise en scène à Cannes, César du meilleur film, La Haine joue un rôle de bascule dans le cinéma français, tout en activant le débat sur la représentation des minorités et sur la déconstruction des stéréotypes subis par les habitants des banlieues.
Le cinéma s’ancre dans les banlieues françaises à travers ce que les journalistes vont nommer le « cinéma de banlieue ». Ces films dénoncent souvent les violences policières, le racisme et les discriminations. Quand certains réalisateurs choisissent une approche « coup de poing », marquée par la tension, d’autres privilégient un regard plus sensible, mettant en avant des parcours individuels.
C’est l’histoire d’une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : “Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien…” Le problème ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.
Hubert Koundé, La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995)
Sorti en 1995, avec près de 2 millions de spectateurs, le film de Mathieu Kassovitz fait une entrée remarquée dans le paysage cinématographique français. Le film est écrit peu après la mort de Makomé M’Bowolé, tué par un policier à l’âge de dix-sept ans, le 6 avril 1993.
Il intègre notamment à son générique des images d’archives des révoltes qui ont suivi.
Dès l’ouverture, par un coup de feu sonore, l’assassinat d’Abdel Ichaha par la police bouleverse la vie de trois de ses amis : Hubert, Vinz et Saïd. Rythmé par un compte à rebours de vingt-quatre heures, La Haine met en scène les errances ordinaires de la bande d’amis, dans la cité de La Noé, à Chanteloup-les-Vignes. Récompensé par le prix de la mise en scène au Festival de Cannes, le film provoque de vives réactions de la police et de ses syndicats. Il suscite aussi la controverse en raison de la position d’extériorité de Mathieu Kassovitz et du traitement différencié des personnages. En effet, Carrie Tarr souligne la centralité accordée à Vinz, davantage caractérisé et visuellement privilégié par rapport à Saïd et Hubert (2005). À la fois œuvre majeure du cinéma français des années 1990 et film-écran pour ceux qui le précèdent et lui succèdent, La Haine demeure incontournable dans l’histoire des représentations des banlieues.
Léa Brunet, Extrait du catalogue de l’exposition, Héritages maghrébins. Une histoire du cinéma français, pp.122-123.
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Affiche du film « Ma 6-T va cracker », Jean-François Richet, 1997
Rap et cinéma, même combat ?
En 1997, les lois Debré durcissent les conditions d’entrée et de séjour des étrangers. Dans les banlieues, déjà marquées par les révoltes de Vaulx-en-Velin et Mantes-la-Jolie, les tensions sont fortes.
Jean-François Richet tourne Ma 6-T va crack-er à Meaux, inventant un « cinéma-rap », porté par une bande originale culte (IAM, Assassin, Passi). Parallèlement, il s’associe à Maître Madj pour produire 11’30 contre les lois racistes, titre collectif devenu hymne, dont les recettes sont reversées au Mouvement immigration banlieues.
Le 11 février 1997, soixante-six cinéastes, dont Arnaud Desplechin, Bruno Podalydès, Pascale Ferran, Cédric Klapisch, Bertrand Tavernier, signent une tribune dans Les Inrockuptibles, Le Monde et Libération pour appeler à la désobéissance civile.
Cinéma et rap convergent ici dans une même résistance artistique et politique.
L’humour au cinéma : ferveur populaire
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Portrait de Jamel Debbouze
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© Fred Meylan / H& K
Mahmoud Zemmouri est l’un des premiers à faire de l’immigration un sujet de comédie populaire. Il ouvre la voie à un humour franco-maghrébin qui trouve immédiatement son public et déplace les représentations.
De Smaïn à Jamel Debbouze en passant par Biyouna, les artistes issus de l’immigration maghrébine, d’abord relégués aux rôles de faire-valoir, deviennent les visages de comédies populaires qui rassemblent la France entière et dont les succès sont massifs : 10 millions de spectateurs pour Taxi avec Samy Naceri, 14 millions pour Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre avec Jamel Debbouze, près de 4 millions pour Chouchou de Merzak Allouache avec Gad Elmaleh.
Cet engouement pour les comédies portées par des enfants de l’immigration ne faiblit pas et en fait un des genres les plus populaires, avec des réalisateurs comme Djamel Bensalah, Baya Kasmi, Farid Bentoumi, etc.
Aujourd’hui, des cinéastes tels que les frères Bougheraba, Mourad Winter ou Melha Bedia s’emparent des nouveaux espaces de création ouverts par les plateformes.
Formé au théâtre et au cinéma en Algérie avant de s’installer en France, Mahmoud Zemmouri joue aux côtés de Coluche dans Tchao Pantin de Claude Berri (1983) mais aussi dans Hexagone (1993) de Malik Chibane. Il s’affirme surtout comme réalisateur, avec des films qui auront un grand succès en Algérie : Prends 10 000 balles et casse-toi (1981), Les Folles Années du twist (1986), De Hollywood à Tamanrasset (1990), Certifié halal (2016). Zemmouri fait du retour impossible et de la condition immigrée les fils conducteurs d’un cinéma où l’humour dévoile la fracture sociale et interroge les traditions. Ses films imposent une autre image des immigrés au cinéma : drôle, irrévérencieuse et profondément humaine.
Du second rôle au premier plan
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Rachida Brakni reçoit le César du meilleur jeune espoir féminin pour son rôle dans « Chaos », 2002
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© Pool Benainous / Stevens / Gamma Rapho
Isabelle Adjani s’impose dans les années 1970 et 1980 comme l’une des grandes figures du cinéma français. Dans son sillage, Fejria Deliba impose dès les années 1980 une présence populaire au théâtre comme au cinéma. Et Rachida Brakni devient en 1999 la première comédienne d’origine maghrébine à intégrer la Comédie-Française.
Dans les années 1990, une nouvelle génération d’acteurs et d’actrices parvient à s’imposer dans des premiers rôles et à déplacer durablement les représentations du cinéma français. Sami Bouajila, Samir Guesmi, Samy Naceri, Zinedine Soualem ou Roschdy Zem investissent tous les genres : cinéma d’auteur, polar, action ou comédie populaire. Tous refusent d’être enfermés dans des rôles qui les réduiraient à leurs origines. Roschdy Zem résume ainsi cette volonté : « Le sans-papiers, le dealer… c’est bon, j’ai donné. »
Révélations et reconnaissances
Les films d’Abdellatif Kechiche révèlent notamment Hafsia Herzi et Sabrina Ouazani, tandis qu’Un prophète (2009) de Jacques Audiard révèle Tahar Rahim, Leïla Bekhti, Reda Kateb et Karim Leklou, et accélère la reconnaissance de Slimane Dazi.
Certains deviennent ensuite réalisateurs ou producteurs, révélant à leur tour des comédiens et comédiennes dont Nadia Melliti, qui obtient le César du meilleur espoir féminin en 2026 pour son rôle dans La Petite Dernière (2025) réalisé par Hafsia Herzi.
Dans l’ombre, des passeurs comme l’attaché de presse et réalisateur Hassan Guerrar accompagnent l’émergence de nombreux acteurs et réalisateurs. En 2006, la réalisatrice Houda Benyamina crée l’association 1 000 Visages afin d’ouvrir l’accès aux métiers du cinéma à des jeunes issus des quartiers populaires : Oulaya Amamra, Lyna Khoudri, Bilel Chegrani.
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Un prophète, par Jacques Audiard, avec Tahar Rahim et Reda Kateb, 2009
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© Collection Christophel © Why Not Productions / Chic Films / Page 114 / Photo Roger Arpajou
Hafsia Herzi reçoit le César du meilleur espoir féminin pour son rôle dans La Graine et le Mulet, 2008
© Pool benhamou / Hounsfield / Gamma Rapho
- Abdelkrim Bahloul — Le Thé à la menthe (1985)
- Mehdi Charef — Le Thé au harem d’Archimède (1985)
- Jean-Patrick Lebel — Nasdine Hodja au pays du business (1985)
- Mahmoud Zemmouri — Prends 10 000 balles et casse-toi (1981)
- Mahmoud Zemmouri — Les Folles années du twist (1986)
- Serge Meynard — L’Œil au beur(re) noir (1987)
- Malik Chibane — Hexagone (1994)
- Karim Dridi — Bye-Bye (1995)
- Mathieu Kassovitz — La Haine (1995)
- Merzak Allouache — Salut cousin ! (1996)
- Jean-François Richet — Ma 6-T va cracker (1997)
- Luc Besson — Taxi (1998)
- Djamel Bensalah — Le Ciel, les oiseaux et… ta mère ! (1999)
- Abdellatif Kechiche — La faute à Voltaire (2000)
- Rabah Ameur-Zaïmeche — Wesh Wesh, qu’est-ce qu’il se passe ? (2001)
- Ahmed Bouchaala et Zakia Tahiri — Origine contrôlée (2001)
- Alain Chabat — Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002)
- Merzak Allouache — Chouchou (2003)
- Abdellatif Kechiche — L’Esquive (2003)
- Djamel Bensalah — Il était une fois dans l’Oued (2005)
- Abdellatif Kechiche — La Graine et le Mulet (2007)
- Rabah Ameur-Zaïmeche — Dernier maquis (2008)
- Jacques Audiard — Un Prophète (2009)
- Gabriel Julien-Laferrière — Neuilly sa mère ! (2009)
- Géraldine Nakache & Hervé Mimran — Tout ce qui brille (2010)
- Djamel Bensalah — Beur sur la ville (2011)
- Rachid Dhibou — Halal Police d'état (2011)
- Rachid Djaïdani — Rengaine (2012)
- Mohamed Hamidi — Né quelque part (2013)
- Farid Bentoumi — Good Luck Algéria (2015)
- Baya Kasmi — Je suis à vous tout de suite (2015)
- Mohamed Hamidi — La vache (2016)
- Mohamed Hamidi — Citoyen d’honneur (2022)
- Baya Kasmi — Youssef Salem a du succès (2022)
- Elias Belkeddar — Omar la fraise (2023)