Focus

15 artistes, 5 regards sur le racisme et les discriminations

À travers cinq artistes présentés dans l'exposition, cette page propose une immersion sensible au cœur du racisme et des discriminations. Cinq regards singuliers qui éclairent la diversité des pratiques artistiques, des récits et des regards réunis dans l’exposition.

Roméo Mivekannin et les rituels de mémoire

Né en 1986 à Bouaké (Côte d’Ivoire), Roméo Mivekannin vit et travaille entre Toulouse (France) et Cotonou (Bénin). Après une formation en ébénisterie puis des études d’histoire de l’art, Roméo Mivekannin intègre l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Toulouse. Parallèlement à ses études, il développe un travail personnel de création plastique, et expérimente plusieurs médiums, de la sculpture à la peinture. À la suite de ses études, il se consacre à son activité de plasticien tout en commençant une thèse entre histoire de l’art, sociologie et architecture. 

Descendant du Roi Béhanzin, dernier souverain du Dahomey (actuel Bénin) et symbole de la résistance africaine face à l'impérialisme colonial, Roméo Mivekannin lie, à travers ses créations, cet héritage traditionnel à son regard d'artiste contemporain. Par la répétition de rituels propres à la cosmologie vaudou, très présente au Bénin, il convoque la mémoire de ses ancêtres et leurs gestes séculaires. 

Roméo Mivekannin, "Hottentot Venus", "Barnum" Series, 2019, acrylique, bain d’élixir sur toile libre.

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Roméo MIVEKANNIN, Hottentot Venus, Barnum Series, 2019, acrylique, bain d’élixir sur toile libre.

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© Galerie Cécile Fakhoury

Une technique qu’il reproduit notamment dans sa série Barnum – dont fait partie Hottentot Venus, l’œuvre présentée dans l’exposition. 

À l’image d’un rite initiatique, il plonge les draps qui composeront le fond de ses œuvres dans différents bains de solutions rituelles, des bains d’élixir, quelques-unes d’entre elles ayant été enterrées à certains endroits du monde, en lien avec l’histoire de la colonisation. Le temps propre de ces draps, eux-mêmes hérités et usés, vient alors se mêler aux temporalités évoquées par les sujets de ses toiles. La mémoire et le temps deviennent ainsi la matière même de ses œuvres, leur technique.

Yohanne Lamoulère : l'amour comme espace de résistance

Née à Nîmes en 1980, Yohanne Lamoulère vit et travaille à Marseille après une adolescence passée aux Comores. Elle est diplômée de l’École nationale supérieure de photographie d’Arles en 2004. 

Membre du collectif Tendance Floue, ses thèmes de prédilection sont la périphérie des villes et l’insularité dans ce qu’elle a de pluriel. Elle publie Faux Bourgs aux éditions Le Bec en l’air en 2018, compilation de son travail sur Marseille puis Regarde tout, t’es mort aux éditions Zoème. Elle fait également partie du collectif Zirlib avec le metteur en scène Mohamed El Khatib, est lauréate de la Villa Albertine en 2025 et tourne son premier film, L’œil Noir, la même année.

Gyptis & Protis – « Des histoires d’amour à Marseille »

Fascinée par la ville de Marseille, Yohanne Lamoulère fait rayonner, avec son objectif, la vie des quartiers Nord et de ses habitants. Dans sa série Gyptis & Protis - dont trois photographies figurent dans l’exposition -, l'artiste s’inspire du mythe fondateur de la ville de Marseille – qui serait née de l’union de Gyptis, princesse celte, et de Protis, marin grec – pour montrer que l’amour (de soi et des autres) peut créer des espaces de refuge, protégés du racisme et des discriminations. 

Elle photographie des jeunes Marseillais dans des moments ordinaires ou suspendus, avec une attention particulière au temps de la rencontre. Son approche refuse la mise en scène spectaculaire : les corps apparaissent simplement là, dans une proximité familière. En ralentissant le regard et en laissant place à la douceur, ses images défont les cadres habituels de visibilité. 

Pour en savoir plus sur son travail, retrouvez le podcast Les histoires de quartier d’Oxmo Puccino qui décrypte en compagnie de l’artiste, la photographie du jeune Abdou en tutu sur son scooter. 

Photographie d'un jeune homme marseillais assis sur un scooter en tutu

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Photo : Yohanne Lamoulère, « Le mythe de Gyptis et Protis - Des histoires d’amour à Marseille », novembre 2016 - janvier 2017 FNAC 2017-0041 (6) Collection du Centre national des arts plastiques

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© Yohanne Lamoulère / Cnap

Ali Cherri : guérir les blessures de l'Histoire

Photographie de l'œuvre "A Mouth, A Wound" d'Ali Cherri

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« A Mouth, A Wound », 2025. Courtesy de l’artiste et de la galerie Imane Farès

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© Photo Aurélien Mole / Pinault

Né en 1976 à Beyrouth (Liban), Ali Cherri est un artiste à la fois cinéaste et plasticien. Il vit et travaille entre Paris et Beyrouth. 

Ali Cherri associe des artefacts anciens à ses propres sculptures pour interroger le rôle des objets dans les musées. Souvent déplacés par la guerre, la colonisation ou le pillage, ces fragments portent des histoires de violence et de rupture. Il vient ainsi les guérir de leur parcours accidenté en les associant à de nouvelles existences. 

En les faisant dialoguer avec ses œuvres, l’artiste leur redonne une présence vivante : ils semblent nous regarder à leur tour. Cherri questionne ainsi les récits officiels et montre comment les objets peuvent raconter d’autres histoires, faites de mémoire, de blessures et de survivances. 

Les greffes que j’opère dans ma série de sculptures sont une forme de solidarité entre des corps brisés, fragmentés, violentés, qui, en se soudant, créent une communauté.

Ali Cherri, dans le cadre de son exposition Vingt-quatre fantômes par seconde à la Bourse de Commerce - Pinault Collection, 2025

Les sœurs Chevalme : renverser le pouvoir par l'archive

Duo d’artistes visuelles installées à Saint-Denis et représentées par la galerie 8+4, Delphine et Élodie Chevalme, nées en 1981, développent depuis une quinzaine d’années une pratique pluridisciplinaire, centrée autour du dessin, de la photographie et des techniques de production de l’image.

Les projets des sœurs Chevalme portent essentiellement sur les questions sociales et identitaires, les recherches postcoloniales, l’Histoire en général et celle des mouvements de population en particulier. Leur travail s’attaque à la question des dominations et des rapports de pouvoir et sur la manière de les renverser.

Les sœurs Chevalme, "Mama Whita, À la Française" (série), 2018

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Les sœurs Chevalme, « Mama Whita, À la Française » (série), 2018, fauteuils voltaires retapissés et recapés, dessins imprimés sur textile.

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Collection des artistes © Adagap, Paris, 2026

"Mama Whita – À la française"

« Mama Whita – À la française », 2017 – 2021, Assiettes chromolitographiées

Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

Le projet Mama Whita est un corpus d’œuvres centré autour de l’histoire coloniale française qui met « les archives en œuvre ». À partir d’archives coloniales qu’elles reproduisent fidèlement sur du mobilier, les deux sœurs questionnent par le dessin le pouvoir de l’image dans nos sociétés contemporaines. 

En reconstituant un salon bourgeois occidental dans l’installation À la française, les sœurs Chevalme montrent un intérieur qui évoque le confort et l’élégance : fauteuils, vaisselle, service à thé, papier peint. Mais vus de plus près, ces objets sont décorés de scènes liées à la colonisation. L’installation révèle que ce confort s’est construit grâce à l’exploitation des peuples et des territoires colonisés. L’œuvre rend visible une violence longtemps dissimulée derrière les apparences du quotidien.

Lila Loisse : la mémoire au service de la résilience

Lila Loisse (née en 2000) est une artiste belge d’origine sinti qui vit et travaille à Londres. Son œuvre est profondément ancrée dans l’histoire familiale, en particulier dans les traumatismes tus de ses grands-parents, des Sintés ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale. À travers sa pratique, elle explore la mémoire collective, la résilience et la manière dont les histoires sont préservées ou effacées au fil des générations.

À partir d'archives personnelles, d'objets trouvés et d'installations immersives, elle crée des récits poétiques qui entremêlent son, film et sculpture. Le feu, le foin et le métal apparaissent fréquemment dans son travail, évoquant les thèmes de la survie, de la protection et du rituel. Sa pratique s'inspire également d'un intérêt pour les traditions orales et la transmission du savoir au sein des communautés itinérantes.

Présentée au sein du parcours de l'exposition, son œuvre O baro Dével (« le grand Dieu » en romani) retrace l’histoire des communautés roms, de leurs origines en Inde aux persécutions et aux déplacements subis en Europe. Grâce à la lumière et à la musique, l’artiste redonne forme à une mémoire longtemps déformée ou réduite au folklore. En évoquant Sara la Kali, sainte protectrice des populations roms, et sa grand-mère, elle relie cette histoire collective à un récit personnel. L’œuvre affirme la dignité et la continuité des cultures roms. 

Lila LOISSE, "O baro Dével", 2024. Collection de l’artiste

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Lila LOISSE, « O baro Dével », 2024. Collection de l’artiste

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© Photo de Roberts Jansons