4L’assemblée des vivants
Comment imaginer d’autres manières d’être au monde, sans racisme ni discrimination ? Dans la lignée du « droit à l'opacité » défendu par l'écrivain martiniquais Édouard Glissant, les artistes réunis dans cette section explorent des formes de résistance à l’assignation identitaire. Leurs œuvres invitent à penser le monde comme un tissu de relations, où les identités se construisent, se transforment et demeurent en mouvement.
Les œuvres d'Hélène Bellenger, d'Angélica Dass, d'Olivier Marbœuf, d'Hamedine Kane, de Meschac Gaba, d'Ali Cherri, de Dalila Dalléas Bouzar et de Romuald Dumas Jandolo décomposent les distinctions censées séparer les individus, mais montrent aussi que d’autres frontières que l’on croit évidentes, entre nature et culture, humain et non-humain, passé et présent, sont en réalité construites et instables. Elles cherchent non pas à effacer les différences ou à produire une harmonie idéale, mais à rendre visibles les liens, les tensions et les contradictions qui façonnent nos existences. Joies et violences, mémoires et croyances, forces et fragilités coexistent, sans être réduites à des oppositions simples.
Formée aux Beaux-Arts de Paris, Dalila Dalléas Bouzar commence sa pratique de la peinture par l’autoportrait. Par ce geste, elle affirme sa place dans l’histoire de l’art, à la fois comme peintre et comme modèle, alors que le portrait a longtemps été réservé aux figures de pouvoir. Ses auto-représentations constituent autant d’enquêtes sur sa propre présence au monde. Elles portent également une réflexion sur les blessures du corps, dépositaire de la mémoire des violences coloniales et patriarcales, ainsi que sur la peinture comme moyen d’en réinventer l’intégrité.
Legende
Dalila Dalléas Bouzar, « Autoportrait »
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© Galerie Cécile Fakhoury © ADAGP, Paris, 2026
Dalila DALLÉAS BOUZAR, autoportrait, 2018-2022
© Galerie Cécile Fakhoury © ADAGP, Paris, 2026
À travers la peinture, l’installation ou la performance, les artistes inventent des situations où l’existence ne va pas de soi, mais où elle se construit dans l’attention à l’autre, dans le frottement et dans l’expérience partagée.
C’est ainsi que se dessine une assemblée des vivants. Non pas un collectif homogène, mais un espace où des formes d’existence différentes se rencontrent, dialoguent et se transforment. Les frontières que l’on croyait figées deviennent poreuses, laissant circuler histoires, mémoires et expériences. Les différences n’y sont plus des lignes de séparation, mais les conditions même d’existences communes et plurielles.
Legende
Ali Cherri, Eyes to the Sea, 2025, paire d’yeux de sarcophage en bronze et albâtre, plateau en laiton, bronze patiné
Credit
© Courtesy de l’artiste et de la Galerie Imane Farès
Quand les catégories échouent
Comment dépasser les cadres qui assignent les individus à des identités uniques et réductrices ? Les œuvres réunies ici ne proposent pas de nouveaux classements. Elles mettent en évidence l’écart entre les catégories raciales, culturelles ou historiques et la réalité des expériences vécues. Face à la diversité concrète des couleurs de peau, des visages et des corps, les oppositions simples et les hiérarchies factices ne tiennent plus.
En jouant avec les codes de la représentation, les artistes créent des espaces de réparation où chaque existence peut se situer, être incarnée et reprendre place dans l’histoire, non plus comme appartenant à une catégorie fixe et abstraite, mais comme une présence singulière dans le monde.
Des existences communes
Qu’appelle-t-on « vivant » ? Que peut-on réduire au statut d’objet, de décor ou de ressource ? Ici, le vivant ne désigne pas seulement les êtres humains ou la nature, mais l’ensemble des relations qui nous lient aux autres, aux histoires et aux territoires.
Les artistes réunis ici proposent des assemblages inattendus. Ils mettent en relation des corps humains et animaux, des références sacrées et des formes du quotidien. Ils rappellent que chaque chose doit être appréhendée dans son rapport à ce qui l’entoure, à son passé et aux espaces qu’elle traverse. Ces relations faites de tensions ou d’attachements sont au cœur des installations présentées. En utilisant le dessin pour cartographier ces échanges ou en réunissant des ouvrages pour les faire dialoguer, elles créent des lieux de circulation des savoirs, des voix et des récits.
Ces œuvres invitent à penser le monde comme un tissu de relations plutôt que comme une somme d’entités séparées. Elles donnent à voir des existences communes : un monde non pas uniforme, mais traversé d’expériences partagées.
Longtemps tenues pour incolores, les statues antiques ont contribué à ériger la blancheur en idéal de beauté. Associée à la pureté et à la noblesse, cette norme esthétique a été absorbée par l’industrie, qui a fait du blanc le marqueur visuel de l’hygiène et de la qualité, jusqu’à imprégner d’innombrables objets de consommation fabriqués à partir de poudre de marbre.
Dans Carta Venere, Hélène Bellenger collecte les emballages de ces produits et y imprime des photographies de la statuaire gréco-romaine et des carrières de marbre de Carrare. Le revers coloré de ces objets, à la fois nobles et jetables, rappelle les couleurs oubliées de l’Antiquité.
Legende
Hélène BELLENGER, Sans titre (venere di gesso) - série « Carta Venere », 2026, impression sur carton. Courtesy de l’artiste
Credit
© Hélène Bellenger
Hélène BELLENGER, Sans titre (venere di gesso) - série « Carta Venere », 2026, impression sur carton. Courtesy de l’artiste
© Hélène Bellenger