2Défaire l'ordre du regard
Legende
Photo : Yohanne Lamoulère, « Le mythe de Gyptis et Protis - Des histoires d’amour à Marseille », novembre 2016 - janvier 2017 FNAC 2017-0041 (6) Collection du Centre national des arts plastiques
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© Yohanne Lamoulère / Cnap
D’un point de vue historique et juridique, l’esclavage et la colonisation n’ont pas seulement instauré des rapports de domination politique et économique. Ils ont aussi produit des images, des récits et des catégories, des manières de classer, de hiérarchiser et de représenter les peuples, qui ont engendré des systèmes dont les effets se prolongent aujourd’hui. C’est ce que l’on peut appeler la « colonialité du visible », soit des façons de voir héritées de l’ordre colonial, encore présentes dans nos imaginaires et nos institutions.
Défaire cet ordre du regard, ce n’est ni effacer le passé ni accuser le présent, mais chercher à révéler et déplacer les cadres d’analyse. Les artistes présents ici travaillent depuis le contemporain pour déconstruire ces représentations toujours actives dans nos imaginaires et nos pratiques.
Rendre perceptibles ces filtres, c’est élargir le regard, c’est-à-dire accepter de donner à voir des existences pleines.
La fabrication des regards discriminants
Les œuvres de cette section - parmi lesquelles celles d'Euridice Zaituna Kala, Roméo Mivekannin, William Adjété Wilson, Małgorzata Mirga-Tas, Rayan Yasmineh ou encore des sœurs Chevalme - cherchent à renverser les images héritées de l’histoire. Elles font surgir des présences effacées des archives, elles révèlent les scènes de domination cachées dans les objets du quotidien, elles inscrivent des présences là où les corps avaient été classés, mesurés, réduits au silence.
Ces gestes répondent à une histoire. Au fil du temps, photographies, illustrations et récits ont participé à légitimer des discriminations, des colonisations, des ségrégations, des persécutions, façonnant des manières de voir et de penser.
Les artistes ouvrent une brèche dans cet ordre visuel, révélant la violence ordinaire de sociétés qui restent traversées par du racisme et des discriminations.
Dans sa série « Barnum », Roméo Mivekannin peint son visage sur le corps d’hommes et de femmes colonisés, dont les photographies servaient, au XIXᵉ siècle, de sujets d’étude et de curiosité pour les savants occidentaux. Placées en surplomb, ces figures soutiennent le regard du visiteur et reprennent la maîtrise de leur image.
Le titre de l’œuvre, Hottentot Venus, fait référence à Saartjie Baartman, femme khoïkhoï d’Afrique du Sud exhibée en Europe au début du XIXᵉ siècle et devenue symbole des violences coloniales, racistes et sexistes exercées sur les corps noirs.
Legende
Roméo MIVEKANNIN, Hottentot Venus, Barnum Series, 2019, acrylique, bain d’élixir sur toile libre.
Credit
© Galerie Cécile Fakhoury
Détourner le regard
Les stéréotypes hérités de l’histoire coloniale circulent encore dans les discours politiques, les médias et le langage ordinaire. À force d’être répétés, ils façonnent les manières de voir et de se voir. Ces images n’agissent pas seulement sur la façon dont les autres sont regardés, mais aussi sur la manière dont les personnes concernées peuvent finir par se percevoir elles-mêmes.
Détourner le regard peut alors avoir deux sens. Cela peut signifier fermer les yeux et ne pas voir les discriminations qui traversent la société. Mais cela peut également vouloir dire refuser ces images imposées, les transformer et reprendre la maîtrise de sa propre représentation.
Les œuvres présentées ici explorent cette tension. Elles déplacent les points de vue, rejouent des images violentes ou stigmatisantes pour en transformer le sens. Ce qui servait à discréditer ou à exclure devient un outil d’affirmation, de résistance et de réappropriation de son histoire.
Legende
Yohanne Lamoulère Le mythe de Gyptis et Protis - Des histoires d’amour à Marseille, novembre 2016 - janvier 2017 FNAC 2017-0041 (10) Collection du Centre national des arts plastiques.
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© Yohanne Lamoulère / Cnap
Aimer, lutter, vivre
Des gestes simples du quotidien. Des liens affectifs. Des formes de solidarité et de lutte.
L’amour et la solidarité dessinent une autre manière d’être au monde : une façon de se relier aux autres, de prendre soin, de vivre ensemble et de faire communauté. Cette idée rejoint la pensée de l’intellectuelle états-unienne et figure du féminisme noir bell hooks, pour qui l’amour peut être une force de résistance face aux rapports de domination. Elle parle de « regard oppositionnel » pour désigner le refus de se voir à travers le regard de ceux qui dominent.
Legende
Gérald Bloncourt, Les Amoureux en noir et blanc, 1965, tirage gélatino-argentique sur papier fine Art, 30cm x 40cm. Collection du Musée National de l'Histoire de l'immigration. 2007.27.1
Credit
© Gérald Bloncourt
Pour aller plus loin, retrouvez en ligne notre entretien avec Gérald Bloncourt (2023)